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Chasses à l’hommes et bourrages de crâne

Un simulacre de liberté fait endurer plus patiemment la servitude (Rousseau)

samedi 20 juin 2015

Une démocratie doit être une fraternité : sinon, c’est une imposture (Saint-Exupéry).
A une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire (Orwell).

En se référant à de précédentes chasses à l’homme, certaines mauvaises langues ont prétendu qu’une fois de plus les autorités avaient rétabli pour l’occasion la peine de mort et exigé son application immédiate. On nous a raconté toute l’après-midi que les unités spéciales étaient suréquipées, surentraînées, etc. Tout ça pour en arriver à un bilan exécrable qui ne comprend pas seulement la mise à mort des "terroristes", mais aussi celle de nombreuses victimes collatérales, sans compter les blessés graves. Quel gâchis ! Quel échec aussi bien pour les services de Renseignements que pour les "forces de l’Ordre" (?). On nous a assuré que la police s’efforçait, dans ces cas, de prendre contact avec les assiégés pour établir le dialogue avec eux et les amener peut-être à une reddition pacifique. Si j’en juge par la précipitation avec laquelle se sont déroulés les événements, je doute fort que cette procédure ait été utilisée. On avait plutôt l’impression qu’il s’agissait de se débarrasser au plus vite et par tous les moyens d’une affaire gênante qui risquait de susciter des interrogations inopportunes et même (un comble !) des émules parmi les jeunes !! C’est là où l’on voit à quel point tous les conditionnements effectués par l’Etat, la famille, les médias, l’école, etc. s’avèrent fragiles et inefficaces. Comment pourraient-ils croire en la parole d’un premier ministre qui, à l’instar de ses prédécesseurs, se montre incapable de résoudre les multiples problèmes des cités et des banlieues peuplées de jeunes dépourvus de toute perspective dans tous les domaines ? Comment voulez-vous que certains d’entre eux ne versent pas dans des activités délictueuses ou criminelles ? Un "haut gradé" à qui l’on posait la question des négociations a répondu non sans un certain cynisme que les "tueurs" se trouvaient déjà "de l’autre côté" et que ce n’était donc pas la peine de perdre son temps en vaines discussions. Voilà une étrange réflexion ! Moi, je pense au contraire que tout le monde devrait bénéficier d’un même traitement.

Comme on pouvait s’y attendre, cette terrible tragédie entraîne un sérieux tour de vis. On voit s’amorcer une offensive contre les mal pensants, qui pourront être admonestés et même punis dès l’âge de raison (7 ans) ! J’estime que dans des cas particulièrement graves on pourrait sévir encore plus tôt (vers 3-4 ans) en organisant, pour ne pas avoir à le faire plus tard, des séjours en prison très instructifs destinés aux plus récalcitrants ! On marierait ainsi harmonieusement prévention et répression ! Quant aux autres, de multiples tâches exaltantes les attendent. Envoyés en mission par l’Etat, comme en 93, ils seront chargés de renforcer la démocratie et de proclamer les valeurs de la République : Liberté, Egalité, Fraternité. Des ambassadeurs privilégiés de la Laïcité ouvriront des "chantiers" qui lui seront consacrés. Ils s’assureront aussi que la fête du 9 décembre soit bien célébrée, que le service national soit bien effectué par les jeunes, et que l’on dispense, pas seulement à l’école, un enseignement civique et moral approfondi, etc. Il faut espérer que les bons citoyens seront publiquement félicités et récompensés tandis que les esprits rebelles recevront, toujours en public, le châtiment qu’ils auront mérité. Inutile de préciser qu’on encouragera la délation patriotique. L’embrigadement activiste qu’on nous promet aura donc pour objectif la création de multiples centres d’endoctrinement. Et la question se posera pour certains de savoir auquel des deux systèmes totalitaires il conviendra d’adhérer. Soit les despotismes obscurantistes qui misent sur une violence religieuse complètement dévoyée pour retrouver la pureté, soit nos régimes occidentaux profondément corrompus et hypocrites qui ne cessent de bafouer les principes essentiels, d’ordre religieux et moral, qu’ils prétendent vénérer. Bien sûr, ces deux types d’organisation et de pseudo-civilisation appellent le "ni-ni", car ils sont aussi haïssables l’un que l’autre. Pour illustrer mon propos concernant la reprise en main dont nous allons être les objets, je vais commenter brièvement les mots-clés que j’ai soulignés plus haut et dont la somme constitue le catéchisme "républicain" dont nous sommes menacés.

Presque tous les Etats du monde et, en particulier, les plus importants sont nés de la violence et continuent à la pratiquer sous toutes ses formes, soit entre eux, soit au détriment des personnes et des groupes qui les composent. Rappelons pour mémoire qu’il n’a pas fallu moins de quatre guerres d’extermination pour contraindre les Bretons à devenir Français. Ce pays s’est fait sous l’impulsion de dynasties aventurières et meurtrières qui l’ont forgé dans le fer, le feu, le sang et les larmes. C’est pourquoi j’adore la Normandie, le Dauphiné, l’Alsace, la Provence, l’Aquitaine, etc., mais je déteste la France en tant qu’Etat nation criminel. Et ce rejet s’accentue quand je vois la façon dont il fonctionne : pourri par les négligences, l’imprévoyance, les gaspillages, l’irresponsabilité, les malversations de toutes sortes, il se révèle incapable de remplir la mission -pourtant tout à fait élémentaire- dont il est chargé, qui consiste à assurer une vie décente à tous les citoyens et qui, seule, justifierait son existence. Particulièrement comiques et pitoyables sont ses prétentions à se trouver à l’avant-garde du progrès dans les domaines sociaux et sociétaux. Tandis qu’il annonce de grandes réformes "originales", on découvre qu’elles sont déjà en vigueur depuis de longues années dans des pays étrangers. V.G. : abolition de la peine de mort 1905 en Norvège, 1949 en Allemagne fédérale, 1981 en France !! Quel pays conservateur, partout ou presque à la traîne ! Bref, comme disait Amiel : "Si nationalité, c’est contentement, Etat, c’est contrainte". Bien sûr, il existerait d’autres types de régime politique que celui de l’Etat-nation, mais les classes privilégiées qui l’exploitent à leur profit n’ont aucune envie d’y renoncer ! Plus que jamais, il donne lieu à ces "monstres froids" dont parlaient Nietzsche... et de Gaulle ! Il produit aussi des symboles comme ces drapeaux et ces hymnes patriotiques dont je préfère ne pas dire ce que je pense !

Puisque, de l’avis général, la tenue d’élections au suffrage universel constitue la pierre d’angle et la garantie d’une véritable démocratie, voyons comment les nôtres se déroulent, et nous pourrons ainsi apprécier la solidité, la valeur et l’authenticité de l’édifice qui se fonde et se construit sur elles. Si vous "éliminez" les non-inscrits, les abstentionnistes et les amateurs de bulletins blancs ou nuls, vous obtenez un corps électoral croupion que les candidats vont s’efforcer de séduire en disposant de moyens financiers et médiatiques très inégaux, quels que soient les correctifs apportés. Les motivations qui poussent trop souvent les citoyens à faire leur choix laissent rêveur : un beau sourire, une jolie cravate, des promesses démagogiques, etc. Et c’est là qu’interviennent des magouilles insupportables découlant de lois électorales qui défigurent complètement l’expression du suffrage universel. Le supergagnant de la loterie est parfois élu avec moins de 20 ou de 30% des inscrits ! Les gens au pouvoir s’arrangent pour écarter de la compétition un parti qui les dérange. C’est ainsi qu’on verra une formation politique qui cumule des millions de suffrages n’être représentée au Parlement que par deux ou trois députés. A mes yeux, cette énorme escroquerie, dont tout le monde paraît s’accommoder, invalide totalement le processus pseudo-démocratique dont on nous vante les mérites. Mais poursuivons notre enquête. Les heureux élus, confortablement rémunérés, vont pouvoir s’en donner à coeur joie jusqu’à la prochaine échéance électorale, puisqu’ils ne subissent aucun contrôle et qu’aucune forme de démocratie directe et participative n’est pratiquée dans ce pays. Certains vont cumuler les mandats en battant parfois des records d’absentéisme ou d’incompétence à moins qu’ils ne continuent à exercer une activité professionnelle parallèle. Est-ce à dire que les élus (et les ministres) sont parfaitement inutiles ? Bien sûr que non ! Ils se font les porte-parole des puissants intérêts économiques et financiers qui envahissent et absorbent tout. De sorte que les maires, les conseillers généraux et les députés importants sont beaucoup plus les représentants des lobbies et des partis que ceux des citoyens ! On en arrive à cette situation paradoxale selon laquelle les vrais gouvernants ne sont pas élus tandis que les élus ne gouvernent pas vraiment, sauf à leur avantage ! Bernanos disait déjà : "La Démocratie est la forme politique du Capitalisme, dans le même sens que l’âme est la Forme du Corps selon Aristote..." En effet, l’Un et l’Autre reposent sur un individualisme exacerbé et une concurrence impitoyable. Conclusion : la France n’est certainement pas un pays gouverné par le peuple et pour le peuple...! Mais au fait, en connaissez-vous un seul qui le soit ! A vrai dire, c’est le principe même du suffrage universel et représentatif qui devrait être rejeté puisque voter, ainsi que le dit fort bien Dominique Rousseau, professeur en Sorbonne, c’est contribuer à la formation d’une caste qui va prendre les décisions à votre place et vous condamner au silence.

Quant aux fameuses valeurs dont on nous rebat les oreilles, leur principale caractéristique est de n’en avoir… aucune (!), tant qu’elles ne sont pas nourries par une Transcendance vivante qui va leur donner consistance et réalité. Sinon, ce ne sont que des théories en l’air, des abstractions creuses, des fabrications artificielles que l’homme sans Dieu imagine pour les besoins de sa cause et pour se donner du prestige à ses propres yeux ! C’est une sorte d’escroquerie, un tour de passe-passe grâce auquel il fait semblant de tirer de sa poche droite de magnifiques valeurs "objectives" qu’il a en fait inventées de toutes pièces et introduites subrepticement par la main gauche. Quelle pitié de voir ces cohortes d’athées qui dégustent avec délice (?) leur triste soupe néo-kantienne insipide. Alors que la moindre phrase d’un catéchisme d’autrefois comportait plus de substance que leur philosophie morte. Il ne suffit pas de me raconter qu’en tant qu’être humain je suis "plein de dignité". Il faut encore l’établir et vous ne pouvez le faire qu’en la rattachant à sa Source créatrice. Sinon vous n’avez affaire qu’à un hors-sol privé de légitimité et de fécondité. Le plus drôle est que beaucoup des sectateurs les plus fervents du culte des "valeurs" laïques ne semblent pas nourrir pour elles plus d’estime et de respect que moi, si j’en juge par le fossé qui sépare trop souvent leurs proclamations et leurs comportements. La même discordance s’observe à propos de la République qui est censée incarner et protéger l’intérêt général et le bien commun tout en permettant à chaque citoyen de s’épanouir selon ses voies propres et de communiquer avec ses semblables en vue de participer à la construction de la Cité idéale ! Hélas ! Nous sommes loin du compte ! En fait, la Chose publique se "décompose" (c’est le cas d’employer ce mot !) en une multitude de choses privatisées bien grasses et bien juteuses (argent, pouvoir, instruction, médiatisation, relations, etc.) que se disputent les plus ou moins grands prédateurs. Ainsi se constituent deux univers qui sont totalement différents jusque dans le détail de la vie quotidienne et qui s’ignorent, se redoutent ou se haïssent. Récemment, un économiste dont j’ai oublié le nom affirmait que le monde était complètement dominé par 50.000 personnes. Plus curieusement, je me rappelle que, dans un accès de franchise remarquable, un ancien président de la République française a déclaré un jour que son pays était gouverné par 500 personnes qui détenaient tous les leviers de commande. J’imagine que les autres doivent se contenter de faire de la figuration électorale, d’occuper des postes inférieurs, de gratouiller quelques parcelles de pouvoir, de recevoir le "poireau" ou même, dans les meilleurs cas, la croix de chevalier de l’Ordre du Mérite en rêvant (non, ce serait trop beau !) d’accéder un jour au grade d’officier ! Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que, selon l’Observatoire des inégalités, un fossé croissant entre les catégories populaires et les couches aisées au sens large se creuse. Le rapport publié par l’ONG Oxfam, qui concerne le monde entier, fournit des chiffres terrifiants. D’autant plus que les énormes disparités ne frappent pas seulement les ressources économiques, mais tous les domaines de la vie : inégalités juridiques, sanitaires, ethniques, politiques, scolaires, entre hommes et femmes, etc. Pour en revenir au cas de la France, je lui dirai qu’il faut un fameux toupet pour afficher et célébrer sur les monuments une vertu qu’elle pratique si peu. Visiblement, beaucoup de citoyens préfèrent les devises accumulées dans leur coffre à celles qui sont inscrites sur les frontons !! Avec la fraternité, on atteint le sommet de l’imposture et je préfère la traiter par le mépris.

Des hauteurs illusoires de la fraternité, je redescends sur cette terre des libertés que serait la France. Autre mensonge que je stigmatiserai en prenant l’exemple de la liberté d’expression. Il y a une trentaine d’années, j’avais discuté avec une personnalité du P.S. qui exerce toujours d’importantes fonctions. Il avait admis que 15% des personnes qui souhaiteraient prendre la parole (publique) en étaient empêchées parce que leur discours ne s’inscrivait pas dans le tableau des diverses convenances qu’il faut observer pour avoir le droit de s’exprimer. Je ne sais pas où il était allé chercher ce chiffre mais, de toute façon, je ne crois pas qu’il se soit distingué par la suite dans un combat en faveur d’une véritable liberté d’expression accessible à tous. En fait, plus que jamais, les merveilleuses libertés dont nous serions comblés se révèlent être purement formelles. Ce ne sont que de simples non-interdictions dont ne profitent que les gens favorisés. Si je veux proclamer mes idées au sommet d’un pic ou au milieu de l’océan, personne ne me l’interdira. Seulement voilà : on ne peut parler de vraie liberté d’expression que si je dispose des outils qui me permettront d’être réellement entendu par ceux qui le souhaiteront. Or ça n’est pas le cas. Dans la pratique, la liberté d’expression est confisquée par un petit nombre de gens qui en abusent à leur profit de manière scandaleuse. Je pense à ces notables de tous poils qui sont constamment invités dans les médias pour y faire leur promotion, au point qu’on a l’impression que les studios de télévision sont devenus leur propriété personnelle. C’est un défilé semblable à celui des horloges suisses dont les figurines ne s’absentent que pour revenir très vite faire un nouveau petit tour ! Qu’il s’agisse de traiter des sujets graves ou de brailler des chansonnettes, les "habitués" sont triés sur le volet, de manière à ce qu’ils ne s’égarent pas dans des outrecuidance et des insolences qui nuiraient au climat de bienséance et de modération qui doit régner en toutes circonstances. Certes, les critiques et les moqueries peuvent être admises, mais à condition qu’elles demeurent bien encadrées. C’est dire que ne risqueraient pas d’être conviés à la télévision les énergumènes faisant partie des 15% évoqués plus haut qui n’hésiteraient pas à développer des idées radicales heurtant par trop le bon ton, les belles manières et le conservatisme profond des spectateurs ! Dans une démocratie digne de ce nom devrait exister une instance publique à laquelle chacun pourrait s’adresser pour délivrer son message à une heure de grande écoute. Bien sûr, aucune censure ne s’exercerait, sauf dans des cas bien déterminés comme la calomnie ou l’appel à la violence. Pour l’instant, il me faut renoncer à ma liberté d’expression parce que je n’ai pas les moyens de me la payer !

Last but not least, j’en arrive enfin à cette fameuse laïcité qui nourrit actuellement tant de controverses et qui est à ce point portée aux nues par ses champions qu’ils la verraient bien trôner dans l’empyrée républicain au côté de ses trois soeurs aînées ! Je ne m’attarderai pas sur les querelles ridicules qui se développent autour du Père Noël, des crèches, du foulard, du voile, des signes religieux ostensibles ou ostentatoires, des horaires de piscine, des mets servis dans les cantines...! Elles ont au moins le mérite de faire ressortir le côté négatif et pointilleux d’un certain type de laïcité faite surtout d’exclusion et de répression. Comme aurait dit J. Green, elle aussi a ses "bigots" et ses intégristes ! Mais allons plutôt au coeur du problème. Lorsque les Républicains accèdent enfin au pouvoir en 1880, ils ont hâte de régler leurs comptes avec une Eglise qui demeure toute-puissante dans bien des domaines (éducation, santé, services sociaux, etc.). Il importe donc d’arracher la population (et plus spécialement les jeunes) à l’emprise du clergé. Mais il faut bien saisir que cette situation recouvre un contentieux idéologique explosif, fondamental et ancien, qui va donner à la lutte contre l’Eglise un caractère dramatique et violent. Au début, les trois Jules (Grévy, Ferry et Simon), hommes d’âge et d’expérience, mènent une politique relativement modérée. Mais ils vont être complètement dépassés par une seconde vague beaucoup plus agressive, celle des "rad socs" athées, matérialistes et francs-maçons militants qui entretiennent une véritable haine contre toute religion. Le personnage le plus représentatif de ce comportement est "le petit père Combes", prêtre manqué chez qui la volonté de détruire l’Eglise prit une allure obsessionnelle et pathologique jusqu’à couper la parole en plein Conseil des ministres à ses collègues pour en revenir inlassablement aux nouvelles mesures qu’il faudrait prendre contre l’Eglise et, plus particulièrement, contre les congrégations religieuses qui durent, pour la plupart, quitter la France. Les victimes les plus célèbres de cette persécution furent sans doute les Chartreux à qui on ne pouvait vraiment pas reprocher (étant donné leur mode d’existence !) de comploter contre la République ! Ils furent en 1903 expulsés manu militari par la troupe qui avait défoncé les portes de leur chapelle et qui les accompagna dans une marche forcée vers la vallée où ils prirent le train à destination de leur exil italien ! Heureusement, nous n’en sommes plus là... Mais il n’en demeure pas moins que cette mentalité hyperhostile non seulement n’a pas disparu, mais s’est beaucoup répandue depuis un siècle dans les entrailles de la société, même si elle ne se manifeste plus de façon aussi brutale.

En fait, on nous prépare une mort douce et progressive liée à une "ghettoïsation" ou, si l’on préfère, à une sorte de "placardisation" ! Ne serait-ce que pour des raisons de clarté et de pureté, on nous incite à reléguer nos "croyances" au plus profond de nos consciences... et de nos bâtiments cultuels ! Il s’agit, nous dit-on, de sentiments tellement intimes qu’il ne faut pas les divulguer dans l’espace public. Nous sommes détenteurs d’un si précieux trésor qu’il nous faut le mettre sous clé ! Injonctions très habilement hypocrites puisqu’elles font semblant de respecter nos convictions alors qu’il s’agit seulement de les asphyxier. De telles exhortations révèlent beaucoup de malveillance, mais aussi d’ignorance. Je rappelle donc, pour les gens de bonne foi, quelques vérités de base. La religion, ce ne sont pas d’abord de subtiles considérations théologiques, pas plus que des catalogues de préceptes moraux, encore moins, n’en déplaise aux athées, un amas de balivernes ridicules et de sornettes, de croyances débiles, de contes et de fables infantiles et superstitieux qui seraient les résidus d’une pensée pré-logique...! La religion, comme l’indique ce mot, c’est un lien de respect et d’amour mutuels qui s’établit entre une personne humaine et la Personne divine. De cette relation jaillissent quantité d’exigences qui sont appelées à transformer de fond en comble nos vies, nos réflexions, nos relations et notre action. Ce trop-plein se manifeste d’abord par l’intention de faire partager à nos prochains... et à nos lointains l’expérience formidable qui nous transfigure. Contrairement à toutes les âneries qu’on entend à ce sujet, le prosélytisme constitue une démarche hautement recommandable, à condition (et c’est essentiel) qu’elle s’effectue en dehors de toute violence et de toute contrainte. Mais ce n’est pas tout : le trop-plein comprend aussi de multiples devoirs envers autrui qui vont s’accomplir grâce à des interventions et à des engagements de toutes sortes, religieux, intellectuels, politiques, économiques, écologiques, sociaux et culturels. Disons pour tout résumer que la religion, c’est une foi agissante. Il n’est donc absolument pas question de se laisser enfermer dans le "communautarisme" toxique que nous destinent Mesdames et Messieurs les mécréants contemporains ! La "laïcité" antireligieuse est la plus sotte et la plus fanatique. Avouer que l’on croit à l’existence et à la présence de Dieu vous fait passer pour un demeuré. C’est comme si vous disiez que vous rendez un culte à Héraclès ou à Proserpine. Après tout, il n’y a pas de différence fondamentale entre le panthéon grec et le panthéon chrétien : dans les deux cas, il s’agit bien de mythologie ! S’il subsiste encore des antithéistes qui s’acharnent contre un Dieu inexistant (!), pour l’immense majorité des gens, la question de Dieu est définitivement réglée. Toute discussion à ce sujet semble totalement inutile et anachronique, tellement la réponse paraît évidente et fait l’objet d’un consensus quasi universel. J’ai connu l’époque où les questions religieuses donnaient lieu à des débats passionnés. Maintenant, elles se dissolvent dans une parfaite indifférence. D’où un extraordinaire paradoxe : une grande partie du genre humain se désintéresse complètement des énigmes et des problèmes fondamentaux qui le concernent au plus profond de lui-même (Dieu, la mort, l’au-delà, la substance des choses, leur origine et leurs finalités, etc.), tandis qu’il accorde une importance démesurée ou pervertie à des réalités et à des activités secondaires, futiles, insignifiantes ou franchement nuisibles, destructrices et criminelles.

Après cette petite digression qui avait pour but d’éclairer la nature et les desseins d’une certaine forme de laïcité, je reprends cette idée-force selon laquelle les théophiles (amis de Dieu !) de tous bords ne devraient pas hésiter à occuper la place de la scène publique à laquelle ils ont droit. C’est d’autant plus nécessaire que, malheureusement, dans le passé, ils se sont trop souvent faits les complices de leurs adversaires en leur laissant le champ libre. Sans remonter au Déluge, je rappellerai que, depuis 1750 environ, se sont développés de nouveaux courants de pensée généralement hostiles à la religion et liés à la progression rapide des savoirs et des techniques. Si l’on prend, par exemple les cas de la France et de l’Eglise catholique, on constate que celle-ci se raidit contre les nouveautés sans faire la distinction entre les aspects idéologiques et les données scientifiques. C’est une condamnation sans nuance, mais bien vaine parce que l’Eglise ne dispose d’aucun intellectuel de la dimension d’un Voltaire, d’un Rousseau ou d’un Diderot. Elle va se replier de plus en plus sur des notions archaïques, s’isoler dans des forteresses croulantes, camper sur la défensive, se tenir à l’écart de toutes les grandes transformations en cours, refusant de faire le tri et rejetant tout en bloc. Sourde aux revendications des travailleurs qui constituent à ses yeux une menace révolutionnaire, elle perd à cette époque la classe ouvrière, comme le reconnaîtra plus tard Pie XI. Cet immobilisme s’aggrave au point de bloquer son évolution interne. Tout en elle vieillit et se pétrifie : l’exégèse biblique, la théologie, la liturgie, la pastorale. Dans les presbytères campagnards, le curé, au lieu d’aller à la rencontre de ses ouailles, cultive son jardin et compose des vers latins en attendant visites improbables et paniers garnis qui vont se faire de plus en plus rares. Les milieux intellectuels se gaussent de l’arriération d’un clergé dont les connaissances et la mentalité n’ont guère bougé depuis Louis XIV. Les religieux des Ecoles chrétiennes reçoivent le surnom de "Frères ignorantins" ! Ensuite on assiste à une lente amélioration due en grande partie à l’esprit ouvert du pape Léon XIII qui va tenter un aggiornamento de l’Eglise. On crée des Instituts catholiques, on commence à appliquer la méthode historico-critique à l’analyse et à l’interprétation des saintes Ecritures, plus récemment de remarquables littérateurs, penseurs, théologiens et philosophes comme Péguy, Bergson, Bernanos, Claudel, Mauriac, etc. affirment hautement leur talent et leur foi chrétienne ou spiritualiste. Mais il ne semble pas que cette cuvée exceptionnelle ait été remplacée. Dans son encyclique Rerum novarum, Léon XIII pose les fondements de la doctrine sociale de l’Eglise, consolidés quarante ans plus tard par Pie XI. La hiérarchie apprend ainsi à manier des concepts et à aborder des réalités qui lui avaient été jusqu’alors complètement étrangers, pour ne pas dire fort suspects : capitalisme, syndicalisme, lutte des classes...! Où en sommes-nous maintenant ? Eh bien la déchristianisation se poursuit discrètement, mais inexorablement. Il existe des publications et des associations catholiques, mais leur audience ne dépasse pas des cercles limités. Personne ne s’intéresse aux communiqués des évêques, terriblement médiocres et ennuyeux. Le nombre des prêtres, des religieuses, des séminaristes et des fidèles ne cesse de diminuer. Et pourtant une création comme celle du Collège des Bernardins ou des manifestations hélas très droitières comme celles qui se sont opposées "au mariage pour tous", sans compter d’innombrables autres initiatives, montrent bien que l’Eglise dispose encore de forces et d’atouts considérables. Auxquels s’ajoutent celles et ceux des autres chrétiens, des Juifs, des Musulmans et de toutes les personnes qui, sans adhérer à une confession déterminée, se réclament de Dieu elles aussi et pourraient se regrouper. La situation a beaucoup évolué, en particulier depuis Vatican II qui a marqué le début d’une véritable réconciliation avec le monde moderne. Pourtant subsiste de part et d’autre un forte méfiance, comme l’ont montré les grandes manifestations en faveur de l’enseignement catholique. Les nombreuses dissensions qui existent à l’intérieur des religions et entre elles réduisent leur énergie et nuisent à leur crédibilité. Autre source de complications : la cohabitation forcée avec les Etats et, tout particulièrement, les problèmes de visibilité religieuse qui se posent toujours avec plus ou moins d’acuité, quelles que soient les confessions en présence. Il faudrait profiter de ce que l’Islam prend le relais de la confrontation laïque pour élargir les débats et les étendre à toutes les religions et à toutes les questions pendantes. Il s’agirait, en somme, de faire sortir certains courants de pensée et de croyance du silence et de l’absence, même relatifs, dans lesquels ils sont plus ou moins volontairement confinés par la puissance publique.

Ainsi pourraient-ils se consacrer à trois tâches essentielles. 1° Chacun d’entre eux offrirait une très large information concernant ses particularités doctrinales, cultuelles et sociales. Des réunions qui leur permettraient de dialoguer pourraient être très instructives. On ne se limiterait pas (contrairement aux voeux des laïques de stricte observance !) à des exposés "objectifs" portant sur la "périphérie" historique, politique, archéologique... cette mince "pellicule "extérieure" qui fait l’objet d’études scientifiques au demeurant tout à fait légitimes et fort intéressantes. Mais quelle que soit leur valeur, elles laissent échapper l’essentiel, le tête-à-tête avec Dieu, la vie spirituelle. Si vous l’excluez, vous n’avez plus qu’une coquille vide qui peut être fort bien peinte et aménagée, mais déserte. C’est comme si l’on gardait les épluchures d’un fruit tout en jetant sa chair intime et vivante ! Il appartiendrait donc à chaque interlocuteur religieux ou athée de faire état de son expérience personnelle, de témoigner de la place tenue dans son existence par ses convictions, d’évoquer les modifications que les unes ont entraînées pour l’autre. Nul doute que cette manière tout à fait authentique de pratiquer le "prosélytisme" aurait, par exemple à l’école, les plus heureuses répercussions sur la vie profonde des élèves et sur leurs rapports tant avec leurs camarades qu’avec leurs professeurs et les personnes invitées à s’exprimer. Ils n’auraient certainement aucune envie de chahuter, tellement ils seraient captivés par des confidences qui les toucheraient en plein coeur ! Contrairement à ce que raconte un certain personnage, les religions devraient occuper une place privilégiée à tous les échelons du cursus scolaire et universitaire. Même les athées y trouveraient leur compte, car ils seraient ainsi amenés à réfléchir à toutes les questions primordiales, physiques, métaphysiques, sociales et morales qui se posent à tout être humain, même à celui qui tente de les éluder. Bien sûr, on agitera le spectre des polémiques qui ne manqueraient de se produire lorsque seraient abordés des sujets délicats. Mais justement : n’est-ce pas aux professeurs et aux autres adultes que revient l’art d’enseigner la discipline des débats pacifiques et respectueux ? 2° La deuxième obligation à laquelle devraient s’astreindre les religions consisterait en un commentaire perpétuel de l’actualité, qu’il s’agisse d’événements distincts ou de problèmes de fond. Ces analyses parsemées de critiques et de suggestions se pratiqueraient en commun ou séparément selon le degré de convergence auquel il serait possible de parvenir, en sachant qu’on risque de buter sur des problèmes apparemment insolubles mais en s’attachant à maintenir le dialogue, quels que soient l’ampleur et la gravité des différends. 3° le troisième stade est celui de l’engagement pratique, du passage à l’acte, de la coopération interreligieuse et des rapports constants avec les athées et les agnostiques. Dans tous les domaines, politiques, spirituels, pédagogiques, sociaux, éducatifs, etc. devraient surgir des initiatives hardies qui s’attaquent à l’immobilisme et aux préjugés qu’on ne se contentera pas de dénoncer et de détruire... chez autrui ! Quant aux relations avec l’Etat et avec les associations ou organismes laïques, elles devraient être continuelles, familières et confiantes. Pour les plus grand bien des "usagers" ! En somme, la loi de Séparation aurait dû se compléter par une loi de Collaboration qui aurait mis beaucoup d’huile dans les rouages. A quand donc l’époque où l’on verra fourmiller et fraterniser dans les couloirs de l’Education nationale des individus de toutes appartenances n’hésitant pas à étaler leurs particularités religieuses à travers des signes tout à fait ostensibles ? ! Quelle époque ? eh bien c’est pas demain la veille !!

Bien loin de manifester une impartialité et une neutralité bienveillantes, bien loin de se montrer ouverte, accueillante et généreuse, la laïcité à la française se défigure en un laïcisme étroit, borné, sectaire et intolérant. Ce qui ne l’empêche pas de se la jouer vertueuse et de se faire passer pour ce qu’elle n’est pas. Princesse de la mystification et de la contrefaçon, elle se dissimule dans les faux-semblants. Cette façon de prospérer dans le mensonge et l’hypocrisie, cette usurpation ne fait que refléter dans un secteur particulier les tares générales d’un pays qui ne respecte vraiment ni les valeurs ni les libertés qu’il prône avec tant d’affectation. Tout dévoué aux puissants, il essaie de nous faire accroire qu’il combat les inégalités alors qu’il les préserve et les cultive. Indifférent à l’intérêt général et au bien commun, il ne se comporte ni comme une république ni comme une démocratie. Finalement, on en revient aux méfaits incommensurables commis par les Etats dont Nietzsche disait que "leur action ne vise qu’à la mort des peuples" tandis que Stirner ajoutait qu’ils ne poursuivent jamais qu’un but : limiter, enchaîner, assujettir l’individu, le subordonner à une généralité quelconque. Et Paul Valéry : "L’Etat est un être énorme, terrible, débile. Cyclope d’une puissance et d’une maladresse insignes, enfant monstrueux de la Force et du Droit".

CS avril 2015

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