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Non, le monde ne va pas mieux

mercredi 29 août 2018

pour en finir avec l’optimisme dégoulinant de certains

Certains « philosophes » se sont fait une spécialité de combattre le « pessimisme décliniste », arguant d’une évolution formidable ces derniers décennies. Les guerres auraient fortement diminué, il n’y aurait plus de dictateur, en tout cas pas de la trempe de Staline, Hitler ou Mao avec leurs cortèges de millions de morts. La démocratie progresserait partout. Même les famines disparaissent. Ils mettent en avant l’espérance de vie et le progrès médical. Bref, non seulement le monde n’irait pas si mal (comme le titre un Nouvel Obs d’août 2018), mais il irait même beaucoup mieux que dans le passé. Tout progresse dans le bon sens. Bref, il n’y a donc aucune raison de vouloir le changer.

S’il est vrai que Hitler, Staline et Mao sont derrière nous, rien ne garantit que dans l’avenir jamais plus aucun phénomène de cette ampleur ne se produira. Nous ne sommes séparés d’eux que d’un demi-siècle, ce qui est très peu pour oser affirmer que c’est désormais terminé à jamais. Les réactions actuelles d’un très grand nombre de pays à la « crise migratoire » peuvent dégénérer très vite. Tout le monde sait également qu’une grave crise économique peut précipiter les choses.

Pour le reste, tout est question d’appréciation et de point de vue. La Russie de Poutine, la Chine et même les USA sont des paradis démocratiques ! A eux trois, ils représentent pourtant le quart de la population mondiale, et c’est sans compter quasiment tous les pays musulmans, de très nombreux Etats africains et de très nombreuses « démocratures ».

Bien plus, les Etats soi-disant démocratiques ne le sont évidemment pas. Les Etats sont toujours des monstres froids enfants de la Force et de sa transformation en Droit. L’usurpation vue par Pascal au 17ème siècle est toujours d’actualité (« Il ne faut pas qu’il [le peuple] sente la vérité de l’usurpation : elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement si on ne veut qu’elle ne prenne bientôt fin »).

La diminution des famines ne doit pas faire oublier que plus de 800 000 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim et que le chiffre repart à la hausse notamment depuis 2017 à cause d’un ensemble de facteurs. Les conflits ont eux aussi considérablement augmenté de 2007 à 2017 . Le réchauffement climatique et toutes ses conséquences ne sont évidemment jamais cités par nos philosophes optimistes (ou alors pour dire que la science et la technique vont en venir à bout). Il va pourtant provoquer de très nombreuses catastrophes humanitaires que l’on ne peut même pas imaginer aujourd’hui.

Sur le plan économique, nos optimistes invétérés oublient qu’il y a dix ans, une « crise » aussi grave que celle de 1928 a failli tout faire basculer, même si des mécanismes de secours ont pu être mis en place. Le sauvetage s’est toutefois fait sur le dos des peuples et des populations les plus fragiles et au prix d’une diminution sans précédent du niveau de vie dans certains pays, ce qui peut se résumer par la formule désormais fameuse : il y a une privatisation des profits et une nationalisation des pertes. Et comme si un lien devait être fait entre les deux, les inégalités ne se sont jamais mieux portées qu’aujourd’hui. Les plus riches deviennent de plus en plus riches, partout sur la planète. La souffrance au travail augmente. La précarité et la pauvreté d’une fraction très importante des pays « riches » augmentent de manière inversement proportionnelle à la richesse des plus riches.

La situation du 19ème siècle en Europe s’est transportée en Asie et dans certains pays sud américains, les travailleurs y étant corvéables à merci pour des salaires de misère. La situation du Bengladesh est à cet égard caricaturale.

Le gaspillage des ressources naturelles continue de plus belle, et je ne parle même pas du massacre des êtres vivants pour la nourriture, l’expérimentation « scientifique », la chasse, les loisirs, etc. Pour comprendre l’horreur absolue du sort réservés aux animaux, il faut avoir un degré de sensibilité et d’évolution que n’ont certainement pas nos « philosophes optimistes », tout entier dominés par la vieille idéologie chrétienne du « croissez et dominez la terre ». La 6ème extinction de masse est en cours, et elle est causée par l’homme.

Nos philosophes ne s’inquiètent pas non plus beaucoup de l’héritage nucléaire que nous laissons aux générations futures (si elles survivent à tout le reste…).

En ce qui concerne la France, l’état des prisons et les conditions de vie des prisonniers sont dignes d’un pays sous développé. Les hôpitaux sont sinistrés. La « Justice » a un budget à peine supérieur à celui de l’Azerbaïdjan. Tout ce qui était considéré comme important et valable dans les services publics est laissé à l’abandon, volontairement sacrifié aux objectifs de la libre concurrence. Les minorités sont méprisées, persécutées, intimidées, réduites au silence, même à l’heure d’internet où personne ne les entend ni ne les voit.

Le rouleau compresseur de la normalité et de l’ordre continue à passer et à repasser sur tout ce qui bouge. Les obstacles graves au fameux droit à un recours effectif (droit qui est pourtant le signe même de la démocratie et de « l’Etat de droit ») mettent 30 ans à trouver un début de solution, pendant ce temps là, d’autres problèmes tout aussi graves sont dénoncés et mis en évidence, et ainsi, la protection des droits et libertés est sans arrêt remise au lendemain, sans que cesse pour autant l’auto célébration de la « démocratie ».

La récente démission de Nicolas Hulot s’accompagne d’un déballage d’articles sur l’impuissance des politiques et le poids de lobbys.

L’on ne saurait évidemment passer ici sous silence le sort des « migrants », réfugiés, et autres « errants », voyageurs, étrangers, fuyant soit la misère, soit la guerre, les viols, l’oppression, la torture, etc. La multiplication des obstacles légaux à leur venue, puis au traitement de leur demande d’asile est une honte, une atteinte inouïe à l’humanité même. Nos philosophes optimistes se moquent apparemment totalement des milliers de morts et des tragédies individuelles, familiales, communautaires vécues par ces hommes, ces femmes et ces enfants. Tout ce qui compte à la fois pour l’opinion publique et les gouvernants européens est d’empêcher l’appel d’air. Cette réaction illustre la mentalité de repli total sur son pré carré, sur ce que l’on a et que l’on refuse aux autres. Elle illustre la formidable indifférence à la misère des autres, alors même que cette misère est causée par nos propres choix de vie (poursuite insatiable et à jamais comblée d’un « bonheur » écoeurant, volonté de puissance, de domination, de compétition, d’appropriation des choses mais aussi des gens, etc.).

Mais ce n’est pas tout, il y a beaucoup plus grave parce que plus profond et touchant à la racine même de la vie, de la vocation de l’humanité. Nous ne sommes évidemment pas faits pour croupir comme des cochons à l’engrais du bonheur, à nous vautrer dans la jouissance, la consommation à outrance, quand et dès que nous le pouvons. Comme l’écrivent très bien la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas dans un article récent du journal « Le Monde », « l’injonction au bonheur est une trouvaille formidable pour le pouvoir. » Il faudrait toutefois aller au-delà du « pouvoir », et parler du système global, de « l’Etat profond » capable de nous formater, avec notre consentement empressé.

Même l’altruisme le plus noble est perverti par son intégration dans un monde qui ne change pas, conduisant à la reconduction du même, puisqu’il ne tarit jamais la source des drames, des misères et des crimes qu’il soulage ponctuellement.

La volonté de puissance, c’est à dire la volonté de domination, de compétition et d’appropriation, pratiquée par tous et partout, a des conséquences tragiques sur les autres, transformés en objets, en moyens, mais aussi sur nous-mêmes devenant insensibles à la souffrance des autres.

Même si les solutions proposées ne paraissent pas du tout à la hauteur des enjeux et du drame de l’état de sous arriération et de primitivisme des « sociétés » actuelles, nous préférons à nos « philosophes optimistes » le discours d’un Cyril Dion qui rappelle qu’il faut « en finir avec le capitalisme » (« Le Monde » du 30 août 2018). Toutefois, pour en finir avec la capitalisme, il faut que chacun renonce au capitalisme qui est en lui, avec son cortège de mentalités préhistoriques héritées du néolithique. Oui, la seule solution vient de l’addition de changements individuels convergents, se regroupant, formant un autre « collectif », un autre monde. Car il ne s’agit évidemment pas de nous regarder le nombril et de nous trouver beau en train de changer, seuls dans nos coins respectifs.

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