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La mésaventure spirituelle

mardi 1er novembre 2016

Il faut ici essayer d’évoquer le centre et le cœur de tout le reste, ce qui en est le point de départ : la démarche spirituelle (que l’on devrait qualifier de « mésaventure spirituelle »).
Supposons un instant que ces lignes soient lues par quelqu’un qui s’est engagé dans cette démarche. Que lui dire ? Comment le dire ? Il fait peut-être partie de ces gens que le mot Dieu hérisse et rebute, pour les raisons évoquées déjà ailleurs. Le lecteur de ces lignes sera peut-être « entre deux mondes ». Mal à l’aise dans sa peau, refusant le jeu social, vaguement résolu à changer de vie, mais n’ayant jamais largué les amarres. C’est sans doute lui qui a le plus besoin d’un coup de pouce.

Tout d’abord, quelques pistes comme autant de signes de reconnaissance.

S’il s’agit de « la » démarche spirituelle », nous parlons forcément de la même chose. Il ne peut y avoir cinquante démarches spirituelles ! Comment pourrait-on concevoir qu’il puisse y avoir une multitude de « petits absolus », de « petits dieux », nous laissant tous et chacun dans nos îlots, soit bien confortablement installés, soit souffrant abominablement dans des mortifications aussi vaines qu’absurdes, soit encore se dopant le cerveau à coup de délires intellectualistes, de « gnoses » et autres traditions ? Il y a néanmoins (et ceci est fondamental) une perception et une manière de la vivre chaque fois spécifiques, uniques, propres à la personne qui la perçoit et la vit.

D’autre part, que serait une « démarche spirituelle » qui ne permettrait pas de fonder un rassemblement concret des personnes dans le but de transformer vraiment le monde ? Que serait une démarche spirituelle qui nous laisserait continuer notre petit jeu social, qui laisserait intact le monde ? Une foutaise, un simulacre, un truc pour bobos, pour planer et se faire jouir en solitaire, à deux ou en groupe.
Pour fonder un rassemblement, il faut de l’unité. Et pour arriver à l’unité, il faut une Unité d’inspiration, une Unité universelle, commune à tous, un Absolu, une Transcendance… nommez le comme vous le voulez, peu importe.
Et comme tout est lié et interdépendant, la démarche spirituelle doit et peut transformer le monde, parce qu’elle commence par une remise en cause des fondements mêmes de ce monde dans la personne qui la vit ! Une authentique démarche spirituelle ne peut être qu’un déconditionnement à la fois intellectuel et pratique, une remise en question de ce qui nous enferme, nous entrave, nous étouffe. Une libération, une émancipation, une ascèse. Et il faut pour cela tout rejeter, tout passer au crible. Renoncer aux béquilles, aux certitudes, aux croyances communes, aux opinions « publiques » intégrées en nous, illusion de notre propre pensée. Mais aussi renoncer à des pratiques partout répandues, course au pognon, aux honneurs, aux postes en vue, volonté de puissance, de domination, d’appropriation, volonté de surclasser le voisin, en lui piquant quand c’est possible sa femme, sa bagnole, son emploi ; mais aussi course à la jouissance triste et morne, formatée, sea, sex et rock’n roll, cette recherche du bonheur qui faisait dire à Anouilh qu’elle était peut-être un idéal de chien protégeant son os… Renoncer enfin au rationalisme étroit, borné, stérile.

Au point de départ, il y a l’angoisse qui exprime les incertitudes et le trouble de la personne humaine toute entière face aux réalités déroutantes qui l’assiègent et dont elle-même est pétrie. C’est d’abord le mystère global et opaque des gens, des choses, des événements… et celui de Dieu. Confrontées à cet abîme, les tares et les insuffisance de notre nature : douleur physique, souffrance morale, façonnement psychique, limites universelles de l’ignorance, de l’impuissance, de la solitude qui caractérisent l’herméticité et la finitude de l’être humain ; enfin, la mort et l’énigme de la survie.
D’autres calamités, qui ne semblent pas inhérentes à notre condition, ne s’en imposent pas moins avec insistance et brutalité. Ce sont les crimes individuels, physiques ou psychologiques, violents ou insidieux, anonymes ou commis à petit feu par l’entourage, dus à la haine, à la cupidité ou à l’indifférence. Puis les fléaux collectifs, tels que la guerre et la faim, l’abrutissement et la déshumanisation sous toutes leurs formes : oppression politique ou sociale, violences des polices et injustices des Justices, esclavage et misère économiques, manipulation idéologiques ou religieuse.

Mais aussi pénible soit-elle, cette angoisse est « naturelle », au sens exact et profond de ce terme, c’est-à-dire qu’elle traduit la réaction saine, vraie, spontanée, normale de la personne humaine devant une situation dramatique où elle est entièrement plongée. Secousse fondamentale qui pourrait être le commencement et le perpétuel renouvellement de notre sagesse et de notre salut, si nous savions l’accepter, la prolonger et l’exploiter. Son bon usage est indispensable, car elle est le moteur de l’évolution spirituelle et son fil d’Ariane.

Or, on nous la vole. Dès que l’âge, dès qu’un minimum d’expérience et de réflexion la font surgir dans notre conscience, elle est impitoyablement bannie et jugulée par un gigantesque système de défense collective : la « société », qui peut compter sur notre participation à cette œuvre de jugulation de l’angoisse, nous enveloppe dans un cocon protecteur, nous coupe en tronçon divisés contre eux-mêmes et nous détourne de l’essentiel en nous occupant à construire un univers d’illusions anesthésiantes, une immense toile bien ordonnée où nous serons trop heureux de venir nous faire piéger.

Et tout commence par un travail de sape, tout s’effrite en nous et autour de nous, tout nous quitte sans qu’aucune planche de salut nous soit offerte, sans que rien vienne combler le gouffre béant qui s’ouvre sous nos pas, la solitude extrême où nous avons l’impression d’être égarés, abandonnés, privés de toute main secourable. C’est une épreuve par le feu qui consume notre univers mental. C’est une phase de complète déréliction où sombre l’intérêt que nous portions à tant de bouche-trous, relations, affaires pressantes et considérables, activités « culturelles », etc., dont le gonflement, l’artifice et l’inanité nous frappent soudain.
Ce dépouillement, inévitable et douloureux, reste accessible à tous. Il n’exige aucune prouesse fantastique, aucune action d’éclat, aucune vertu singulière. Il ne suppose ni talents particulier, ni retraite à l’écart du monde, ni macérations bizarres, ni instruction ni culture supérieures, ni loisirs prolongés, ni travaux d’Hercule : rien qui dépasse les forces communes. Nous n’avons que faire de conseillers, de traditions ésotériques ou de recettes de cuisine.

Finalement, en quoi consiste-t-elle, cette fameuse démarches ? Ou, pour reprendre une interrogation maintes fois entendues, que faut-il faire ? C’est mal poser la question. Car le problème est justement de ne pas faire, de s’abstenir, ou mieux, de se laisser faire, de se laisser conduire. Les hommes déploient des efforts prodigieux pour se maintenir à la surface de leur angoisse. Or il faut se laisser couler à pic, mais en gardant les yeux ouverts et en favorisant la pénétration. Car nous devons concourir avec lucidité aux initiatives de Celui qui dirige l’opération, manifester une généreuse et confiante passivité entre les mains du plus intime et du plus adroit des chirurgiens. Il se s’agit pas d’un examen intellectuel, objectif et général, bien que l’intelligence, guidée par le chirurgien, y participe comme toutes les autres facultés. Il s’agit plutôt d’une chasse aux formes particulières que revêtent en nous le rationalisme, la volonté de puissance et la recherche du « bonheur ».

Au terme, il y a le retournement et la rencontre avec le fond de nous-mêmes. Et tout commence.

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