Pourquoi la Communauté ? Plus exactement, pourquoi la Communauté et la fondation de communautés permettraient une transformation radicale du monde ?
Même si nous avons déjà évoqué ces questions, il est temps d’essayer d’aller plus loin.
Nous ne développerons pas ici les raisons pour lesquelles il y a une nécessité absolue d’une transformation radicale du monde. La critique globale du monde fabriqué par la préhumanité [1] a été faite ailleurs, nous ne reviendrons que sur quelques points particuliers, ceux notamment qui posent le plus de problèmes à ceux qui se pensent révolutionnaires du seul fait qu’ils veulent transformer les structures politiques et économiques.
Nous devons tout reprendre à zéro car tout est interdépendant
Nous devons tout reprendre à zéro. Tout reprendre, dans d’autres directions, sur d’autres bases. C’est aussi simple et radical que ça. Rien ne doit échapper à la broyeuse. Toutes les dimensions et tous les domaines de la vie doivent être transformés. La remise en cause du monde doit être concrète, existentielle et globale. Si l’on n’accepte pas ou ne comprend pas cette globalité, alors c’est foutu. Je peux comprendre les interrogations, les doutes, les incertitudes sur ce qui pourrait remplacer le foutoir préhumain, ainsi que sur les chances de succès de cette entreprise, mais la nécessité de tout reprendre à zéro est évidente pour quiconque a un minimum de lucidité sur le monde.
Car tout est interdépendant, tout est lié dans le monde tel qu’il est (famille, Etat, capitalisme, pillage et destruction de la vie, de la nature, des animaux, de la Terre, etc.). C’est précisément en raison de cette interdépendance que le réformisme ne peut pas fonctionner et qu’une révolution globale est indispensable.
La famille est inséparable du besoin de posséder et de s’approprier les gens (surtout les femmes, les enfants et les esclaves !), les biens, la terre, etc., ce qui entraîne et s’accompagne de l’exploitation et de la domination des autres humains, de la nature, mais aussi l’effroyable martyre animal, la consommation de viande, les abattoirs, la chasse, le massacre du vivant [2]... ce qui entraîne à son tour les conflits, la violence, la compétition pour des ressources de plus en plus rares parce qu’accaparées par les plus forts, les plus malins, les plus riches, et donc la recherche de la puissance et du pouvoir, le tout étant justifié et rationalisé d’abord par une référence au « sacré » que l’on fabrique dans ce but, ensuite, dans une fausse désacralisation, par la Raison, l’Histoire, la Nature, le Droit, etc. L’Etat et sa prétendue « justice » prospèrent sur ce terreau ainsi que le capitalisme, sa rapacité et son indifférence à tout ce qui n’est pas le profit immédiat, entraînant avec eux la destruction de la Terre et du vivant, dans un cercle infernal dans lequel la famille (telle qu’elle a existé jusqu’à ce jour, c’est-à-dire fondée essentiellement sur le couple hétérosexuel qui devient parent joue le rôle de reproduction de son propre modèle, de tronçonnage des personnes en genres bien distincts (et si possible conformes au sexe physique), de pourvoyeuse de main d’œuvre et de chair à canon, de reproduction des hiérarchies sociales et des inégalités, d’accoutumance à l’autorité et à l’État, de conditionnement à une consommation déréglée de biens matériels, etc. Et l’État et le capitalisme le lui rendent bien en faisant tout pour qu’elle conserve ce rôle si précieux.
Certes, il y a toujours des ratées et donc des moutons noirs, mais comme l’imprégnation, surtout dans les premières années de l’enfance, est avant tout affective, instinctuelle, tripale, l’essentiel est fait. Et si aujourd’hui, il y a un élargissement du modèle hétérosexuel, si des modes de vie beaucoup plus libres sur le plan sexuel ont émergé, si l’homosexualité semble être mieux tolérée, cela reste encore marginal et toujours fragile. Régulièrement des personnes queer, LGBT, sont agressées, discriminées, battues, quelques fois tuées, ici en France, et pas seulement ailleurs.
De même, s’il est de coutume et de bon ton désormais de dire qu’il n’y a plus de famille, mais des familles, pour autant, quels que soient les « élargissements » ou les « diminutions » (voir les familles monoparentales !), il y a toujours un lien exclusif et possessif entre parent(s) et enfant(s), fondé sur la filiation (naturelle ou légale peu importe), que ce soit en couple ou non ; lien exclusif et possessif qui se traduit dans le langage courant par l’utilisation du possessif (« mon » enfant, « mon » fils, « ma » fille). Et il y a bien exclusivité de tout autre lien de même nature, puisque personne, en tout cas personne du même sexe que le parent (sauf dans le cas encore très marginal des couples homosexuels) n’est autorisé à être à part entière et sur un plan d’égalité père ou mère de l’enfant. Ce qui reste à la limite possible sont les relations avec la « belle-mère » ou le « beau-père » dans les familles dites recomposées, mais où il est inconvenant et mal vu par le « véritable » parent que le nouveau « parent » devienne vraiment père ou mère de l’enfant ! Inconvenant et de toute façon guère possible en raison de l’imprégnation dont il a été question plus haut, sauf peut-être lorsque les enfants sont très très jeunes, ou en cas d’adoption. En la matière, le partage et la mise en commun ont du mal à être vécu. Certes, l’on trouvera toujours des exceptions (et elles existent bien), mais justement ce ne sont que des exceptions.
Cette critique de la famille pourra choquer certains. Elle n’est pas du goût de beaucoup de « révolutionnaires » qui ne voient que le politique ou l’économique. Pourtant il y a un lien évident entre le monde tel qu’il est, ce monde qui est abominable et doit être changé, et la famille telle qu’elle est vécue, cette famille qui est la « cellule de base de la société » et qui continue à l’être quelles que soient ses formes ou ses transformations. Bref, puisque le monde va si mal, la famille, base du monde tel qu’il est, y est certainement pour quelque chose ! Par conséquent pour transformer radicalement le monde, il faut transformer les relations interpersonnelles et en premier lieu la "famille".
Il faut donc inventer et expérimenter de nouvelles façons de collaborer, de travailler ensemble, de partager les fruits du travail, de mettre en commun par un usage collectif les ressources, les biens, les choses, la terre…, en abolissant la propriété privée de tous les moyens de production (pour reprendre une expression marxiste), en partant de la base. Mais il faut aussi transformer les relations affectives, sexuelles, parce que, comme on l’a dit plus haut, tout est lié, tout est interdépendant et parce que pour changer la société, il faut en changer la base, il faut donc également remettre en cause radicalement la famille et le couple traditionnels.
Une nécessaire transformation individuelle
Mais cela passe nécessairement par une transformation individuelle de chacun(e). Car la transformation du monde ne peut que suivre les évolutions et transformations individuelles. C’est sur ce point qu’il peut y avoir un désaccord profond avec certains de ceux qui veulent changer les choses. Or, ici, il faut être clair : pour changer le monde, il faut commencer par se changer soi-même.
Cette nécessité d’une transformation individuelle préalable est d’autant plus nécessaire que notre esprit (mentalités, conceptions, idées, vision de la vie) est structuré pour reproduire l’ordre social (comme l’a magnifiquement décrit Bourdieu par exemple), et qu’il est donc impossible de changer le désordre social sans changer cet état d’esprit au préalable, sans remettre en cause pratiquement, concrètement, les fondements mêmes du monde « extérieur » profondément enfouis à l’intérieur de chacun(e) de nous, qui nous constituent, nous emprisonnent, nous aliènent, influencent nos actes, nos comportements, nos relations avec les autres et le monde et qui aboutissent à reproduire indéfiniment les structures mêmes du monde « social », et cela depuis au moins le néolithique.
Seule une transformation individuelle peut entraîner la disparition, sinon totale (elle ne le sera jamais) du moins suffisante, de « l’instinct » d’appropriation et de domination des choses, des gens et des autres êtres vivants et entraîne une évolution qui permet une transformation des relations aux autres et rend possible la transformation collective et le changement du rapport à la Terre et aux êtres vivants non humains.
Peu importe que cette « vérité » a été récupérée par l’hédonisme individualiste et consumériste, par des apôtres du « développement personnel », par des spiritualistes qui ne recherchent que leur bonheur personnel... Après tout, il en est de même pour le mot « révolution », utilisé à toutes les sauces, notamment par l’industrie capitaliste, à travers la publicité et le marketing, ce qui n’empêche pas son utilisation par de « vrais » révolutionnaires, les marxistes par exemple.
Si l’on accepte l’idée de la nécessité d’une transformation individuelle, alors elle consiste nécessairement en une démarche de rupture qui remet en cause les bases mêmes du monde qui sont en nous. Il nous faut faire le vide, accepter de perdre nos béquilles et nos repères, ce que nous prenons pour « nos » certitudes et « nos » croyances. Face à l’horreur du monde, face aussi à des questions sans réponse, l’angoisse est une réaction parfaitement saine et elle est notre meilleure alliée. Ce sont les racines du monde fabriqué par ce qui se considère abusivement comme humanité qui doivent être coupées en chacun de nous.
Ces racines sont tout d’abord la volonté de puissance, le besoin de compétition, d’appropriation et domination des choses, des gens et des autres êtres vivants, et que l’on retrouve partout et qui se traduisent notamment et par exemple par le patriarcat, le sexisme, les violences interindividuelles, dans toutes les institutions étatiques, dans l’entreprise, etc.
Ensuite, la quête d’un bonheur totalement illusoire et frelaté. Cette recherche du bonheur est essentiellement celle de l’installation, avec la « bonne conscience » qui va avec, si importante, et pas seulement chez les « bourgeois ». Cette installation conduit, par définition, à accepter le monde tel qu’il est pour y vivre « tranquillement ».
Enfin, une habitude mentale terriblement active et efficace qui consiste à justifier et à rationaliser l’injustifiable et tout ce qui est totalement dément et en définitive totalement irrationnel (et qui donne lieu à tous les raffinements de la philosophie, du droit, des religions, de la morale, de la politique, etc.).
Certains considèreront ces « racines » comme trop simplistes, mais en réfléchissant bien, toutes les tares individuelles et collectives se ramènent bien à ces mécanismes de base.
L’Essentiel
Mais ici, il faut aller plus loin et en arriver à l’Essentiel d’où tout provient et à partir de qui tout commence. Nous ne pouvons pas nous changer tout seul. Ce serait faire comme le Baron de Münchhausen qui voulait se soulever de terre en se tirant lui-même par les cheveux ! Car l’Absolu, la Transcendance, le fond même du monde, surgit au terme de la démarche de rupture et de nettoyage intérieur évoquée à l’instant, quand on la mène au bout, ou plus exactement quand on se laisse conduire jusqu’à un point de non retour qui n’est pas un terme, mais un point de départ.
Ceux qui ont déjà parcouru le site savent que nous nous acharnons, comme des vestiges d’un passé largement révolu, à parler de Transcendance, d’Absolu... L’on nous suivrait volontiers (et même nous précèderait !) dans la critique du monde, mais la Transcendance, vraiment, qu’est-ce que ça vient faire là-dedans ! Et d’abord, qu’est-ce que c’est la Transcendance ? Veut-on parler de Dieu ? Mais Dieu n’est qu’une hypothèse, ce n’est qu’une illusion, un fantasme, une création de notre esprit...
Et d’ajouter que nul n’a jamais vu ni prouvé Dieu... Il est vrai aussi que le pauvre Dieu a été tellement défiguré et utilisé à toutes les sauces, le plus souvent plus dégoutantes les une que les autres (le Dieu des armées, le Dieu des conquistadors, le Dieu des évangélistes américain, le Dieu des Ayatollahs, le Dieu de Poutine, le Dieu de l’inquisition, etc), ou bien réduit éventuellement au barbu dans son nuage ou au père noël, que l’on peut comprendre la méfiance et l’incompréhension qui naissent du fait de l’utilisation d’un mot comme Dieu. L’on peut même se demander s’il faut bien encore employer ce mot ! En tout cas, si on le gardait, il faudrait le débarrasser de toute trace de tout un fatras patriarcal et masculiniste hérité de la Bible en particulier qui, même si l’image du vieux barbu trônant sur son nuage n’a jamais été qu’une projection infantile et grotesque, conduit à ne voir en « lui » qu’un Père, un Créateur, le tout-puissant, le Seigneur, etc.
Mais ce qui est important est de savoir ce que nous mettons derrière ces mots et de se demander pourquoi il s’agit bien là de « quelque chose » de commun à nous tous, qui précisément seul(e) peut fonder la communauté humaine et la construction du monde.
Nous avons en effet déjà dit ailleurs que s’il n’y avait aucune transcendance, aucune unité entre les gens, il serait impossible de construire un autre monde, comme tout ce que nous voyons le démontre à l’envie et par l’absurde... Et en effet, rien ne se construit ensemble, ni une nouvelle économie, ni une nouvelle organisation sociale. Aucun programme commun ! Que des initiatives isolées, certes toutes intéressantes, mais parcellaires, sans accord sur les finalités. En réalité, rien ne se passe [3] ! Et pourtant, perpétuellement, l’on entend dire : « ça évolue, les gens prennent conscience ». Ce manque évident d’unité pourrait s’interpréter comme étant le résultat de l’absence de volonté de construire réellement autre chose ! En tout cas il invite à réfléchir.
Certains (et il faudra y consacrer d’autres développements) se félicitent de cette absence d’unité, y voyant le reflet nécessaire de la préservation de la diversité et de la liberté.
Mais arrêtons là. Jamais nous ne vous ferons changer d’avis (et surtout de vie !). Ce n’est pas notre but. Au risque de paraître élitiste (mais j’y reviendrai et m’en expliquerait plus loin, ou ailleurs...), il s’agit pour nous de lancer des perches ou des bouteilles à la mer en direction de ceux qui ont fait cette démarche ou qui sont à la porte, sur le point de s’y engager.
Reprenons. Qu’entendons-nous par démarche spirituelle ou par mystique ?
D’abord, il s’agit de la traduction d’une certitude et d’une évidence intérieure qui ne disparaissent jamais, comme une perception par un sens qui n’est pas physique, mais quasi amoureux (le cœur de Pascal) : il y a « quelque chose » ou « quelqu’un » derrière ou dans le monde.
Ici, immédiatement surgit un problème. Quelque chose ou quelqu’un ? A vrai dire, peu importe. C’est une réalité indicible, que l’on ne peut que défigurer dès qu’on veut la cerner, la définir. Mais là, dans le silence intérieur, en nous, à l’intérieur de nous, et qui peut naître de la contemplation d’un paysage, d’un visage, d’un nuage... ou d’une réponse à un appel, à la racine même de notre être, de notre moi, là au fond, il y a une force, une chaleur, une invariance, une joie ; il y a une Présence et nous ne sommes pas seuls. Il y a là le fond même du monde et de notre âme, de notre intériorité, mais un fond qui est Autre, qui n’est pas du monde, qui n’est pas nous, qui en est la Source et le support, une Réalité à la fois en nous et transcendante, présente et mystérieusement discrète.
Et peu importe comme l’on nomme cette réalité, l’Infini, l’Être, Dieu, Allah, l’Absolu, le Soi, le Brahma, L’Âme du monde, le Tout Autre, la Voie... Les mots n’ont aucune importance. L’on pourra toujours dire qu’il y a là illusion, hallucination, projection de nos fantasmes (le Dieu de la psychanalyse ou de Feuerbach), de nos désirs ou ratiocinations (le « dieu des philosophes »). Tant pis pour ceux qui le disent.
Alors qu’est-ce ? Une chose, une énergie, une supra conscience ? Nous savons que l’on ne peut pas connaître cette réalité, dans le sens où notre pensée, notre raison sont incapables de se la représenter. Mais la « perception » que l’on en a et les circonstances qui ont présidé à cette perception font que l’on ne peut se résoudre à ne « voir » en elle qu’une chose sans âme.
Il faut se souvenir que l’on accède à cette « perception » au terme d’une démarche de rupture terriblement angoissante, éprouvante, qui peut être plus ou moins longue, période de nuit obscure [4], dans une solitude effrayante, que l’on a tenté de décrire ailleurs. Or, cette démarche ne peut aller à son terme que si nous nous laissons faire. Et rétrospectivement, c’est bien comme si « quelqu’un(e) » nous avait guidé et conduit. Quelqu’un(e) et non pas une chose qui n’aurait aucune intention à notre égard, qui ne s’intéresserait pas à nous. Car au fond, c’est comme si notre engagement dans cette démarche, d’abord sans avoir la moindre idée de là où elle nous conduirait, était une réponse à une invitation, comme une nécessité impérieuse de répondre oui à quelque chose ou à quelqu’un(e) qui nous appelait, mais encore une fois sans avoir la moindre idée de ce qu’était cette chose ou ce quelqu’un. En fait, c’est comme si nous n’avions rien décidé par nous-mêmes, même si par la suite nous avons accompagné le mouvement en pleine volonté et acceptation. Des événements, des rencontres, des lectures, des films, des ruptures, des maladies, etc. ont jalonné notre itinéraire. Les avons-nous choisis ? Vaste question. Et notre ou nos réponses, venaient-elles de nous ? Pourquoi tel événement a-t-il eu cette importance considérable, alors que pour d’autres il aurait été insignifiant ? Pourquoi une orientation vers cette démarche de rupture et de recherche d’autre chose ? Mystère de la liberté et mystère de cette invitation à laquelle on répond sans même avoir conscience qu’il s’agit d’une invitation, mais par un devoir de conscience qui s’impose tout naturellement à nous. Comme si cette Réalité mystérieuse et discrète prenait l’initiative, nous cherchait et nous souhaitait, je serais presque tenté de dire : on ne lui avait rien demandé ! Et lorsque nous disons Oui, il nous semble que nous disons Oui à quelqu’un(e) et pas à une chose. D’autre part, une « chose » ne serait pas présente dans le monde qui regorge de Sens, de significations et d’intention.
Mais arrêtons là, car comme dit plus haut, l’on ne peut pas se représenter ni « faire le tour » de cette Présence. L’on peut même se demander s’il est légitime de dire qu’elle est Amour, si ce n’est pas déjà trop dire, trop s’avancer. Même si incontestablement le mouvement que nous sentons en nous vers les autres et ce que nous percevons de cette Présence en nous et dans le monde ressemblent fortement à ce que le mot amour évoque... quand on le débarrasse de tout sentimentalisme bébête et terriblement traditionaliste, voire réactionnaire.
Quoi qu’il en soit, cette relation à cette Présence ne naît pas et ne surgit jamais des textes « sacrés » quels qu’ils soient, même si ces textes peuvent y introduire. Elle ne surgit pas non plus par l’intermédiaire des clergés et des interprètes institutionnalisés (magistère, docteurs de la foi, gourous, sages, etc.). Les textes « sacrés » sont susceptibles de multiples interprétations, sont contradictoires.
S’agissant plus spécialement des Évangiles, ils ont été écrits comme une « relecture des événements », tardivement, par des écrivains et auteurs qui n’ont pas vu ni entendu Jésus, dans un but d’enseignement et d’encadrement des croyants de ce temps. D’autre part, les textes ont été triés et choisis par des « autorités » qui avaient tout intérêt à le faire, notamment pour justifier leur propre… autorité ! Ces mêmes autorités ont ensuite tiré des textes une morale conservatrice et étriquée, une condamnation de l’homosexualité, la subordination des femmes et le patriarcat, etc., mais aussi la pire des complaisances à l’égard des pouvoirs politiques et de l’État, les justifiant au nom de Dieu. Elles ont validé l’exploitation des animaux, leur martyre permanent, allant jusqu’aux sacrifices censés plaire à un Dieu se délectant du sang et de la fumée des cadavres, là encore au nom de l’interprétation de certains textes comme celui de la Genèse. Ce qui vient d’être dit est également vrai de l’Islam et du Judaïsme.
Enfin, cette relation à cette Présence ne peut pas non plus s’établir grâce au culte, à la liturgie, aux sacrements. C’est précisément l’inverse. Pour que cette relation s’établisse, il faut faire le vide ! Mais si les cultes, la liturgie, les cérémonies ne créent pas le lien avec l’Absolu, ils interviennent dans un second temps, pour l’exprimer, l’extérioriser, on y reviendra.
A partir de cette Relation avec la Transcendance, tout peut commencer.
Et c’est ici que l’on retrouve la communauté, car ceux qui se sont suffisamment transformés peuvent et doivent se regroupent pour vivre ensemble un partage et une mise en commun, dans tous les domaines de l’existence qu’ils soient relationnel, affectif, collaboratif (c’est-à-dire le travail ou l’activité quels qu’ils soient) et ce dans la vie concrètement vécue, dans la vie quotidienne. Ce regroupement, c’est la communauté qui permet le passage de l’individuel au collectif, qui est l’intermédiaire de la transformation totale et globale du monde.
La première étape de la transformation radicale et collective du monde, du bouleversement total de ses structures et soubassements, ne peut être que la communauté. C’est dire son importance essentielle. Mais il ne suffit pas de l’affirmer. Il nous faut dire pourquoi, mais aussi comment elle fonctionnerait, ce qui l’anime, ce qui la distingue à la fois des communautés « religieuses » et des différents « collectifs », « communautés » ou « coopératives » existantes ou ayant existé et autres tentatives, dont certaines incontestablement sont très intéressantes.
La communauté comme un camp de base
L’idée essentielle est qu’il faut une base pour la transformation collective, un peu comme un camp de base pour une ascension en haute altitude. Agir immédiatement, sans aucun intermédiaire, sur les domaines politiques, économiques, écologiques, à un niveau collectif (que ce soit nationalement ou internationalement) est totalement impossible.
Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord parce qu’en agissant uniquement sur les structures collectives, les personnes individuelles auraient dans cette hypothèse forcément conservé leurs mentalités et leurs comportements (recherche du bonheur, surconsommation pour combler le vide existentiel, volonté de puissance, appropriation, désir de domination, de compétition, etc.). Il faudrait alors nécessairement imposer ces transformations d’en haut (à supposer même que ceux qui prendraient le pouvoir ou qui l’auraient déjà aient réellement l’intention d’imposer les « bonnes solutions »), c’est-à-dire par un pouvoir central qui utiliserait forcément la contrainte puis la violence qui seraient inévitables parce que les gens de la base ne seraient pas en état de les vivre. Or, imposer par la force et la contrainte ce qui ne peut résulter que de la liberté et de la conscience de chacun(e) ne marchera jamais.
Ensuite, une action qui prétendrait partir « d’en haut » ne pourrait se faire que par l’intermédiaire de l’État et du Droit étatique et des relations internationales entre États. Or, il nous faut faire disparaître à jamais ces monstres hérités de l’Histoire de millénaires de guerres et de massacres. C’est en raison de ces évidences que les « révolutions » politiques ont toujours échoué, et aussi bien sûr parce qu’elles reproduisaient l’ancien monde en en conservant le principe essentiel, celui du Pouvoir qui une fois conquis ne se lâche plus.
Enfin, prendre les choses « d’en haut » est totalement paralysant, parce que l’on se heurte alors à des problèmes totalement insolubles, comme la situation actuelle le démontre tous les jours. Il est ainsi impossible de supprimer directement le capitalisme parce que les gens ont besoin de lui pour leur survie matérielle, pour leur confort ; ils sont proprement enchaînés à lui et par lui, mais avec leur complicité, même s’ils sont exploités. Quant à la suppression directe de l’État, c’est purement illusoire. Ce d’autant plus que tenter de supprimer d’un coup capitalisme et États conduirait malheureusement mais inéluctablement à un chaos monstrueux. Car il faut bien comprendre que l’État est nécessaire en raison de l’état d’arriération des mentalités collectives et individuelles et sert de garde chiourme pour faire tenir ce qui se qualifie de « société ».
A l’inverse, partir de la base permet réellement une action immédiate, donne une espérance, même si c’est à long terme (sauf à envisager un mouvement de fond qui pourrait surgir, qui sait, à tout moment, par tâche d’huile ou par convergence d’initiatives isolées géographiquement). Et ce n’est ni de la lâcheté, ni de la compromission, parce qu’il s’agit réellement de faire en sorte que ce qui existe actuellement disparaisse totalement.
Et c’est à partir de cette base que l’on pourra remettre en cause concrètement l’État, le capitalisme et ce qui en résulte directement, c’est-à-dire entre autres la catastrophe écologique en cours, en transposant au collectif le partage et la mise en commun vécu dans la ou les communautés et en créant des nouvelles structures, notamment sur le plan économique et politique et en désertant les institutions actuelles, en les rendant progressivement inutiles, dépassées ; en les privant de leur ressource essentielle, les femmes et les hommes qui les font tourner !
Mais il y a une autre raison fondamentale à la communauté, qui en est d’ailleurs le cœur et la raison d’être, au-delà même de ses effets sur la transformation de la société, ou plus exactement qui permet et conditionne cette transformation : nous avons le devoir impérieux de tenter de nous rapprocher le plus possible les uns des autres et de construire des relations les plus complètes possibles, devoir qui découle directement de l’inspiration de base qui se résume en un mot : l’amour, qu’il nous faut vivre, incarner et construire.
Deux remarques ici : ce mot de « devoir » ne doit pas être pris dans le sens d’une règle extérieure contraignante, qui s’imposerait à nous et qui serait en décalage complet avec notre évolution personnelle, mais il y a là une conséquence de la démarche spirituelle évoquée ci-dessus. Rien ne peut nous être imposé de l’extérieur, tout doit être non seulement accepté ou consenti, mais voulu, même si quelques fois, il faut penser et vivre contre soi-même, c’est-à-dire s’attaquer à des forteresses de l’ancien monde en nous et à nos blocages, nos insuffisances. Il faut aussi mettre au travail nos traumatismes issus de notre naissance et de notre enfance dans un monde totalement dévoyé.
La révolution de l’amour
De même, nous ne devons pas hésiter à utiliser un mot comme amour. Tant pis s’il fait désuet, dépassé, « catho », bisounours, naïf, benêt, que sais-je encore. Il n’est évidemment pas assez rationnel, ni assez scientifique, ni assez intellectuel ; les « révolutionnaires » authentiques, ceux qui ont lu leur Marx, ne l’emploient jamais, eux, il leur paraît trop sucré, trop mièvre. Tant pis.
Cet amour qu’il nous faut construire et incarner ne peut être concrètement vécu de la même façon avec l’ensemble des habitants de la Terre, c’est une évidence. Il y a forcément des façons différentes d’aimer les autres, selon que l’on est dans le collectif ou dans le relationnel proche. Il y a une impossibilité évidente de vivre une relation de proximité et d’intimité avec des milliards d’êtres humains, ni même avec des centaines ! Mais il s’agit pourtant bien dans les deux cas d’amour. Aimer c’est vouloir le bien de l’autre, des autres. C’est vouloir leur épanouissement et leur émancipation. Sur le plan collectif, cet amour devient la fraternité, la solidarité, le partage, le soucis des autres... et il n’est finalement rien d’autre que la continuation de ce qui est vécu sur le plan relationnel proche, mais dans la vie collective, sociale, politique, économique... Et sur le plan relationnel proche, il nous faut remettre en cause les conceptions et les pratiques assez primitives et désolantes de ce que l’on appelle à tort l’amour.
Et voilà la réponse à la question « pourquoi la Communauté ».
Il est donc temps de tenter de répondre à la deuxième question : quelle communauté ?
Il nous faut essayer de décrire les grands principes qui doivent régir la vie communautaire, tout en précisant immédiatement que chaque communauté conservera la liberté d’organiser ses activités et de résoudre certains problèmes importants... comme elle l’entendra.
Comme il a été dit plus haut, ce qui constitue la base, le fondement et le ciment de la communauté, c’est l’Absolu, la Transcendance. Dès lors, la liturgie, les rites, le culte sont à réinventer, à vivre ensemble, pour exprimer l’adoration, l’émerveillement et la gratitude, utilisant tous les moyens d’expression, chants, danses, lectures, témoignages personnels, pauses de prière et de réflexion, dans des lieux créés spécialement dans ce but.
Ainsi, à condition de débarrasser le mot de tout ce qui le ramène aux Eglises, aux dogmes officiels, aux clergés, à une anthropologie et à une morale réactionnaires, etc., la Communauté est « religieuse ». Elle l’est tout d’abord parce qu’elle regroupe des personnes qui ont, par leur itinéraire propre et antérieur à la vie communautaire, découvert et expérimenté la relation personnelle, directe et intime avec la Transcendance (encore une fois qu’on l’appelle Dieu, l’Absolu ou comme l’on voudra, cela n’a aucune importance), et qui ont découvert que cette Réalité nous demande de construire un monde, sur Terre et avec la Terre, dans lequel nous devons réaliser l’amour et l’unité, dans toutes les dimensions de la vie individuelle, relationnelle et collective. Elle l’est également parce que c’est à travers la communauté que peut se réaliser la réalisation concrète de la Communauté humaine, chacun devant faire alliance avec les autres pour, ensemble, réaliser concrètement l’unité, tout en respectant et magnifiant l’individualité et la diversité. Il nous faut porter à incandescence à la fois ce qui nous rapproche et ce qui nous différencie, nous devons construire et traduire dans notre monde et dans notre vie l’Amour, concrètement. Pour que le monde vive d’amour, dans un processus de divinisation asymptotique.
Mais si la communauté est « religieuse », elle n’a encore une fois rien à voir avec ce que l’on entend habituellement par communauté religieuse, notamment chrétienne, pour les raisons déjà évoquées du refus des médiations des textes « sacrés », des clergés et des liturgies, mais surtout parce que, à supposer que chacun de leurs membres vivent une relation personnelle avec l’Absolu [5], cette relation est ensuite muselée et limitée immédiatement dans ses conséquences précisément par le cadre dogmatique, idéologique et moral imposé par l’interprétation des textes « sacrés » et par les clergés ou les « autorités religieuses », empêchant précisément de vivre pleinement ce qui devrait découler de la relation avec la Transcendance. Et c’est évidemment le cas pour tout le volet « révolutionnaire », sur le plan économique, politique, social, etc., mais c’est surtout vrai sur le plan relationnel, affectif et sexuel.
Car la communauté est un foyer de vie et de relations totalement transformées, dans lequel s’incarnent et se vivent l’affectif, le relationnel, la sexualité, dimensions qui sont absolument essentielles et qui, elles aussi, doivent être totalement transformées, comme on a commencé à le dire plus haut. Mais il faut aller plus loin.
Tout d’abord, il faut revenir sur un mot qui charrie tout une série de malentendus, un mot que l’on chante ou déclame en se trémoussant, dont on fait des films, des romans, des opéras... y mêlant tout et son contraire. Il s’agit bien sûr de l’amour. Or, l’amour ne repose pas sur des sentiments, sur une attirance purement physique ou sexuelle. Il ne s’agit pas non plus de la fameuse passion amoureuse qui repose sur le fantasme, l’illusion, la déformation de l’autre, son idéalisation, le tout en étant plus ou moins actionné par des hormones ou même, comme certains l’affirment, par notre cerveau primitif qui n’aurait d’autre but que la survie de l’espèce ! Quant au sentiment amoureux, il ne vaut guère mieux s’il ne s’accompagne pas d’autre chose, ou s’il ne débouche pas sur autre chose, car alors, il aboutit à des relations jetables lorsque le sentiment disparaît ou s’atténue.
L’amour est un respect de l’autre, de ce qu’il est, il est une admiration lucide de l’autre, de sa beauté, de ses efforts pour être lui-même, pour s’améliorer, de son authenticité quand il s’est débarrassé des conditionnements qui nous ont tous infectés. Admiration, respect, soucis de l’autre. Aimer c’est vouloir le bien de l’autre, des autres, le bien c’est-à-dire le maximum d’épanouissement, de réalisation, de béatitude. Et par conséquent aussi lucidité, puisque l’on voit aussi d’où vient l’autre et ce qu’il est. Et aussi projet d’accompagner l’autre dans son propre cheminement, dans sa liberté, dans ses activités. Car aimer, c’est partager aussi des activités, c’est faire des choses ensemble. C’est rejoindre l’autre dans une communion d’être à être, parce que l’on se sait sur le même chemin, en route vers la même destination. C’est nécessairement avoir un ou des buts communs. C’est pourquoi aussi, l’amour n’est pas aveugle, contrairement à ce que l’on lit et entend très souvent, il y a un choix d’aimer et un choix de l’aimé(e). L’amour est toujours volonté, oui volonté, d’aimer et de construire une relation. Si l’attirance physique peut préparer tout cela, alors très bien. Si le sentiment amoureux peut suivre, accompagner ou même précéder le choix d’aimer, très bien encore. Mais cet amour « authentique » peut aussi précéder l’attirance physique, le désir sexuel, le sentiment « amoureux ». Rien n’est à exclure, sinon l’exclusion ! Car cet amour ne peut être conciliable avec l’exclusivité, celle-ci le tuant et le niant. C’est pourquoi pour vivre pleinement cet amour, il faut s’être suffisamment débarrassé et purifié de la possession, de l’appropriation, de la domination. Tous les romans, films, chansons... qui nous décrivent un amour maladivement jaloux ne savent pas ce qu’ils disent. L’amour vrai et la jalousie sont radicalement antagonistes et incompatibles. Et que l’on ne vienne pas nous resservir l’ambivalence des sentiments mise en lumière par la psychanalyse, car précisément il ne s’agit que de sentiments et non pas de l’amour !
Et pour vivre cet Amour ou tenter de le faire, il nous faut [6] développer toutes les possibilités affectives qui sont en nous, c’est-à-dire supprimer les barrières, les obstacles, les limitations autres que le temps qui nous est imparti, avec le rythme journalier et hebdomadaire qui est le nôtre.
L’amour s’accompagne et implique l’éclatement des barrières de sexe, de genre ou d’âge, il se moque de la couleur de la peau, de l’origine, plus exactement il assume et intègre ces différences comme une richesse et non comme un obstacle ; il se moque de l’homosexualité ou de l’hétérosexualité (termes d’ailleurs aussi horribles l’un que l’autre, d’origine médicale). Chacun-e d’entre nous est à la fois homme et femme, viril et féminin, dans des proportions variables et originales, la virilité et la féminité n’ayant aucun rapport avec le sexe physique, et cela se traduit tout naturellement par la bisexualité qui exprime tout simplement le désir d’une relation quel que soit le sexe physique de l’autre. Mais qu’il n’y ait pas de malentendu. Il ne s’agit pas de nier les différences physiques, ce serait idiot, puisqu’elles existent ! Il y a effectivement des corps masculins, des corps féminins, des corps un peu des deux, et c’est tant mieux, ces corps sont beaux, tous, et tous participent à la plénitude de la relation et de l’amour. Même les éventuelles « préférences » ne sont pas rejetées ou bannies, pourvu qu’elles ne deviennent pas exclusives. Elles peuvent aider à établir plus facilement une relation.
Il faut aller vers le maximum de l’épanouissement de la relation, ce qui suppose la durée, mais sans exclusion, ni fermeture, ni barrière. Il faut tendre vers l’ouverture maximale de la sexualité, vers la découverte de ses possibilités quasi infinies grâce à un langage des corps qui peuvent s’épanouir bien au-delà des tristes et ennuyeux stéréotypes et figures imposées ! La sexualité, le corps et la sensualité sont une réalité saine, sainte et simple, innocente et pure, et son ouverture ne signifie en aucune manière l’instauration d’une sorte de débauche générale et permanente, d’une partouze planétaire sans frein ni limites. La pratique de la sexualité doit, au contraire, répondre aux plus hautes exigences affective, morales et spirituelles.
Il y aurait beaucoup à dire sur la sexualité qui a été salie, dénigrée, caricaturée, depuis l’Antiquité grecque où ont sévi des courants philosophiques importants qui assimilaient la chair et, plus généralement, la matière au Mal. Cette « tradition » a été reprise et amplifiée par le judéo-christianisme notamment, pour aboutir aux monstruosités élaborées notamment par Saint Augustin [7], monstruosités qui continuent à infecter le christianisme aujourd’hui et au-delà de lui toute une morale desséchée. Mais là encore, passons et revenons à ce qui pourrait peut-être un jour remplacer ces débris fossilisés qui se donnent le nom de chrétiens et qui prétendent parler au nom de Jésus.
Mais si la sexualité et l’affectivité sont importantes, la relation à l’autre et aux autres ne peut être plénière sans les autres aspects coopératifs, intellectuels, créatifs, notamment. Car nous avons beaucoup de choses à faire ensemble ! L’on retrouve ici l’effort vers l’unité, la plénitude et l’accomplissement de l’amour.
La seule façon de concilier ces exigences (toutes les exigences ci-dessus) est le regroupement de plusieurs personnes dans un lieu unique de vie, au sein duquel chacun vit une relation de couple avec chacun des autres membres du groupe. Le nombre total des adultes peut être variable, mais il ne peut être très important, en raison du rythme déjà évoqué des jours et des nuits, des semaines, des mois, et pour permettre d’avoir le temps et la disponibilité d’établir une relation avec chacun(e).
Ainsi, le couple est préservé tout en le multipliant. Mais il ne s’agit plus du couple tel qu’il est vécu par la plupart des gens aujourd’hui et qui est replié sur lui-même, isolé, exclusif au sens précis du mot : ses deux membres excluent les autres du champ de leur relation, puisque chacun des deux membres n’a de relation totale et plénière qu’avec l’autre, puisque chacun refuse aux autres ce qu’il n’accorde qu’à l’autre membre du couple. C’est normal, direz-vous, c’est la définition même du couple monogame ! Certes, mais ce n’est ni fatal, ni obligatoire. Et c’est surtout nocif et stérilisant. Le couple « isolé » ne peut que se replier sur lui-même, en ronronnant, dans un ennui qui ne s’avoue jamais, chacun(e) se desséchant et se stérilisant peu à peu. Le plus terrible est que chacun(e) des membres du couple se sépare de l’autre dès le matin pour vaquer à ses propres occupations professionnelles et autres, comme si la vie commune n’était possible qu’à condition de ne pas être commune ! Pour l’immense majorité des couples, en dehors de l’affectivité, rien n’est commun, ni activité, ni travail, ni création, ni recherche. Or, ce n’est que lorsqu’il y a quelque chose de commun dans au moins l’un de ces domaines que le couple peut tenir et être fécond. Même le partage de goûts ou de « passions » ne suffit pas…
Et ce ne sont pas les enfants qui permettent au couple de s’ouvrir et de ne pas se stériliser ! A moins que les enfants soient l’occasion d’une activité commune à part entière, comme pour les familles d’accueil ou les lieux de vie, ou les écoles alternatives, etc. mais alors les enfants ne sont plus seulement ceux du couple (sauf s’il s’agit de l’école à la maison devenue quasiment impossible désormais [8]).
D’autres couples « survivent » au prix de traficotages plus ou moins glorieux que le cinéma et la littérature exploitent à longueur d’année, comme si cette soi-disant vie commune ne pouvait tenir qu’à la condition de violer des règles pourtant perpétuellement sacralisées.
A l’inverse, dans la communauté, en multipliant les couples, la relation entre deux personnes, relation essentielle, est préservée et développée, mais sans exclusive ni repli, puisqu’avec chacun(e) des autres une relation à deux est également vécue. C’est une disparition totale de la possession de l’autre (que l’on confond si souvent avec l’amour !) et une acceptation non moins totale de sa liberté et de son autonomie propre. Et ces relations sont bien des relations de « couple », puisqu’à chaque fois elles réunissent deux personnes différentes et spécifiques qui construisent et réalisent dans la durée et l’exigence une relation spécifique et unique, et pas seulement, on l’a dit, sur un plan affectif ou sexuel.
Cela peut se vivre au rythme de chacun(e), sans forcer les choses, mais en gardant le cap et en profitant de toutes les occasions pour progresser. Ces relations étant vécues au sein du même groupe de personnes, il y a un renforcement considérable des liens entre ces personnes et l’unité du groupe est ainsi réalisée.
La parentalité sera elle aussi partagée. Chacun-e des membres de la communauté seront père et mère des enfants qui y seront nés, sans exclure ni privilégier la parenté biologique. L’apport de cette co-parentalité pour les enfants et leur développement est considérable. L’éducation est évidemment totalement à repenser.
Accompagnant ces relations affectives plurielles, le partage des biens, le travail et la création en commun, la mise en commun et l’usage collectif des ressources et des fruits du travail, deviennent absolument évidents au sein de la communauté, sans parasitisme, en toute égalité, en fonction des personnalités propres de chacun, ce qui permet de vivre un authentique « communisme ». Certes, ce serait très difficile pour une communauté isolée, car l’étape suivante ne serait pas encore possible. Elle ferait donc face au monde tel qu’il est aujourd’hui.
Sur l’organisation interne, la prise de décision et le problème de l’autorité.
Sur ces points, il y a beaucoup de questions, peu de certitudes, ce d’autant plus que chaque communauté devra apporter ses propres réponses.
Précisons qu’il semble indispensable ou hautement souhaitable que les transformations individuelles soient bien antérieures à l’entrée « en communauté ». Cela permet d’éviter de graves difficultés et surtout de graves malentendus, ce qui pose la question d’une période qui pourrait être nécessaire avant d’intégrer une communauté (ce que les communautés religieuses chrétiennes ont mise en place avec le « noviciat »).
Ce qui semble évident, c’est le besoin d’une organisation quotidienne, d’horaires, de temps dévolus aux différentes tâches individuelles et collectives. Dès que plusieurs personnes vivent ensemble, il faut un cadre qui naturellement doit rester souple et adaptable, mais il est impossible de vivre sans un minimum de règles. Faut-il aller jusqu’à une Règle, comme dans les monastères chrétiens, notamment ? La question est ouverte.
De même, la question de l’activité économique doit trouver une réponse dans chaque communauté, surtout lorsqu’il s’agit de la première ! Une certitude ici, il faut refuser le salariat. Pour le reste, cela dépendra des talents et des capacités des membres de la communauté et de la localisation de celle-ci.
S’agissant de la prise des décisions, là aussi il faut tout inventer, même si de nombreuses solutions ont déjà été expérimentées par différents groupes et collectifs. La décision par consensus, par exemple, est particulièrement bienvenue dans les groupes qui sont déjà très soudés et dont tous les membres partagent les mêmes buts et la même inspiration, ce qui sera le cas dans la communauté. Le débat pour parvenir à un consensus, c’est très bien, mais il arrive que l’on doive prendre des décisions qui ne font pas l’unanimité ou dans l’urgence. Et comme le simple vote majoritaire n’a rien d’une panacée (n’oublions pas que les minorités ont souvent raison !), il faut trouver une solution, notamment en cas d’urgence. Il pourrait être fait le choix par tous, à l’unanimité, de confier à telle ou telle personne le soin de trancher telle ou telle question, lorsque le consensus n’aboutit pas. Il pourrait également être décidé de confier, par rotation, à l’une des personnes de la communauté, un rôle d’arbitrage, dont le rôle serait précisément de prendre certaines décisions lorsque le consensus n’aboutit pas (donc toujours après débat naturellement, et jamais avant !). A ce rôle, faut-il ajouter une « fonction » de chef(fe) d’orchestre, de garant(e) de l’unité de la communauté ? L’unité de la communauté est en principe déjà réalisée. Mais qui veut faire l’ange peut faire la bête ! Là encore, la question est ouverte. Mais si tel était le cas, il n’est pas question d’introduire une différence de statut et ce rôle ne serait de toute façon que temporaire et ceux ou celles qui l’exerceraient seraient choisis par l’ensemble des membres de la communauté pour une période à définir ensemble.
La base de la transformation collective
Voilà pour le type de communauté qui la source et la base de toute transformation collective, sociale, politique, économique, écologique, etc.
Car si les communautés se multipliaient, elles entretiendraient entre elles des relations de coopération étroite, vivant la fraternité et la solidarité concrètement, par l’échange, l’usage collectif des biens quand il est possible, le travail en commun (selon des modalités impossibles à anticiper), le partage des fruits du travail, etc. A l’étage du regroupement de plusieurs communautés, la fraternité et la solidarité prennent le relais, le soucis des autres, qui sont la concrétisation de l’amour sur le plan collectif.
Les lieux de production des biens nécessaires à tous seront autogérés, avec nomination de responsables pour une durée déterminée, sans privilège aucun.
La question de la monnaie devra être résolue. Faut-il la conserver seulement pour que chacun dispose d’une espèce d’allocation universelle (mais avec les difficultés de la fixation de la valeur des biens) ? Peut-elle disparaître au profit d’un système non pas de troc, mais d’apport des productions de toute nature dans des lieux d’échange, avec la possibilité pour les communautés et les personnes individuelles de prendre ce dont elles ont besoin, chacun(e) y trouvant son compte dès lors qu’elil a contribué en amont à la production ? La question est ouverte. Le temps de travail nécessaire sera naturellement considérablement réduit par rapport à ce qui se fait aujourd’hui, là encore, selon des rythmes qui pourront être variables (par jour, par semaine ?). L’essentiel est la disparition de tout parasitisme et l’égalité totale du partage des tâches les plus ingrates et des tâches de production des biens les plus basiques. Il faudra notamment en tenir compte dans le cas des vocations particulières, artistiques notamment, réclamant une excellence qui impose d’y consacrer beaucoup de temps, mais contribuant de manière évidente aussi au bien commun. Peut-être faudra-il faire une distinction entre les productions de biens matériels et les productions de « biens » culturels (à défaut d’autre mot pour l’instant). Il faudra peut-être aussi expérimenter des modes de planification souple (cela pourrait être le rôle des institutions politiques qui elles aussi sont totalement à repenser), pour faire correspondre les besoins et les productions, pour éviter les gaspillages et procurer à tous ce qui est nécessaire et même le superflu. Car il ne s’agit pas de créer une économie de privation, mais au contraire d’abondance, une abondance qui serait grandement facilitée par la suppression des dépenses liées à l’État, à l’armement, etc. et à celles du capitalisme et de sa concurrence effrénée, de sa production de biens soit inutiles, soit faits pour se dégrader très rapidement, et à la disparition, encore une fois, des « besoins » individuels liés à la nécessité de combler un vide intérieur par une consommation totalement déréglée. Quoi qu’il en soit, ce ne serait plus une économie orientée vers le profit de quelques uns, mais vers la satisfaction réelle de tous les besoins de tous. Dans ce domaine, il est difficile, voire même périlleux d’aller plus loin dans les détails, dès lors que les solutions seront trouvées en expérimentant ensemble, en tenant compte des particularités « locales ».
Il faudra inventer aussi de nouvelles façon de prendre les décisions collectives, c’est-à-dire renouveler totalement le politique en en comprenant la raison d’être au-delà de l’intérêt pratique qui est de permettre de prendre des décisions. Dans ce domaine, l’association des communautés entraînerait une transformation totale de la politique aboutissant à une démocratie directe dans le cadre de "pays" ou de "nations" de petite superficie, identifiés par la langue, la géographie, le sol, le climat, ayant une personnalité propre. Chaque communauté participera, par l’intermédiaire de l’un de ses membres (à tour de rôle), à des assemblées groupant toutes les communautés de la "région", prenant les décisions ensemble, avec des modalités qu’il serait absurde de vouloir définir de manière trop précise sans risquer de tomber dans la science-fiction, ce d’autant plus qu’il peut y avoir différentes applications des principes essentiels. Ici, il peut y avoir des points communs avec les idées de fédéralisme développées notamment par les anarchistes.
Il y aura aussi forcément des transformations considérables de la culture, du secteur de l’information, de la connaissance, des sciences, transformations qu’il est impossible d’imaginer, car trop loin de nous.
En définitive, si les communautés se rejoignaient, elles formeraient un Tout, une immense et unanime Communion. Mais qu’il n’y ait pas d’ambiguïté ni de malentendu. Cette communion ne signifie pas un monde de bisounours dans lequel les conflits, les difficultés, les divergences disparaîtraient, comme par magie, mais cela ne déboucherait jamais sur des violences et ce serait au contraire stimulant et pousserait à accroître la collaboration.
De même, l’unité d’inspiration et de but ne signifie nullement un nivellement et une disparition de l’individualité, de la diversité, au contraire. Il est par exemple parfaitement concevable d’imaginer que des personnes pratiquent un « nomadisme » perpétuel, sans aucune intégration permanente dans une communauté, ou que des communautés de « nomades » se forment. Bref, tout est possible, tout est sain et saint.
Et précisément, l’on pourrait objecter ici qu’il faut être des saints pour vivre ça ! (Comme le disait Rousseau à propos de la vraie démocratie !). Oui, c’est vrai, il faut être des saints. Mais on a une image fausse de la sainteté ! Ce qui compte c’est de commencer, d’essayer. C’est un chemin sur lequel on tente de marcher, et on doit et peut le faire ensemble.
Mais tout ceci paraîtra forcément naïf, chimérique, totalement irréaliste, utopique au mauvais sens du terme... aux gens sérieux et compétents, ceux qui penseront que tout ça repose sur un mépris ou une méconnaissance de la complexité du monde et sur une illusion totale sur la "nature humaine".
A cela, il faut répondre que ce serait totalement irréaliste et chimérique si tout ne reposait pas sur les transformations individuelles. Le monde est tel qu’il est, non pas parce qu’il y a une "nature humaine", ou une fatalité, ou un enchaînement inexorable de causes matérielles ou économiques, mais parce que ce monde (auquel en définitive sont tant attachés ceux qui nous traitent de naïfs) repose sur chacun(e) de nous, non pas seulement parce que nous avons été conditionnés mais surtout parce que nous nous complaisons dans cette situation qui, au moins dans l’immédiat, nous arrange. Et c’est précisément parce que ce monde repose sur chacun de nous que pour espérer pouvoir le changer il faut se changer soi-même, ce qui implique aussi, contrairement à nos censeurs, de prendre au sérieux une idée comme la "liberté".
Une fois que ce changement a eu lieu (au moins suffisamment, car cette démarche se poursuit tout au long de la vie), plus rien ne paraît « naïf », parce que de très nombreux problèmes, qu’ils soient économiques, politiques, juridiques, etc., se révèlent n’être que des faux problèmes et disparaissent là encore parce qu’ils sont directement reliés au monde tel qu’il est et donc à nos mondes intérieurs, gangrénés et pourris par la volonté de puissance, l’orgueil, la recherche éperdue du prétendu bonheur. Aussi, et pour arrêter là, à ceux qui nous traitent de naïfs et de chimériques, je serais tenté de leur répondre qu’ils devraient commencer par se transformer (ou se laisser transformer plus exactement) et l’on en discutera après. De toute façon, c’est ça ou la continuation du chaos actuel, de la barbarie, du primitivisme, de l’absence totale d’espérance et de sens et enfin de la très probable catastrophe écologique (et cela malgré ou indépendamment, comme dit précédemment, de l’existence de personnes, de groupes ou de réalisations admirables, mais qui ne changent rien à la situation globale).
Mais qu’ils se rassurent nos censeurs, nous ne nous faisons aucune illusion. Raisonnablement, il n’y a aucune chance que tout ce qui précède se réalise. Tout semble l’indiquer. Parce que personne n’en veut. Et j’insiste sur le verbe vouloir. Mais nous devons quand même tenter de le proposer.
L’on vient de redire qu’il existe des personnes et des groupes dont les réalisations sont admirables mais qui ne changent malheureusement rien à la situation générale. C’est l’occasion de parler plus précisément de certains collectifs, comme Longo Maï, ou Findhorn en Ecosse, de certaines expériences vécues par exemple à Notre Dame des Landes par les opposants à l’aéroport, qui ont mis en place un partage économique et découvert semble-t-il l’importance de la communauté, du commun, de la mise en commun, et qui, même sans référence à Dieu ou à une transcendance telle que nous l’avons évoquée, arrivent à collaborer, à partager, à créer ensemble et l’on ne peut qu’être admiratif de leur réalisation. L’on peut d’ailleurs penser que ces collectifs (qui se considèrent pour certains comme des communautés) peuvent exister et tenir dans la durée malgré l’absence de toute référence « religieuse » parce qu’ils ont trouvé un ciment intellectuel, artistique, idéologique, politique, économique, etc., suffisamment puissant qui « transcende », rassemble et unit les personnes au-delà de leurs différences (ce qui correspond bien à une forme de « transcendance »). Malheureusement, ces tentatives s’accompagnent toujours du maintien de pans entiers du monde tel qu’il est, ce qui ne peut qu’aboutir à une impasse. Soit les relations interpersonnelles restent très conventionnelles, centrées sur le couple et la famille, soit il n’y a pas de prise en compte des autres êtres vivants et par exemple, la consommation de viande ou l’élevage sont présents, soit il n’y a aucune dimension politique, soit enfin ces groupes ont besoin pour vivre du soutien de gens qui continuent à participer au monde et qui le font tourner. En définitive, il manque toujours la globalité.
Mais qui sait, n’assiste-t-on pas à l’apparition de quelque chose, notamment avec des luttes comme celles du soulèvement de la Terre, où semble se faire jour l’idée d’une construction d’autre chose, par la base ?
Ici, soyons clairs ou tentons de l’être. Si ce qui précède, tout ce qui précède (y compris sur le plan relationnel), était vécu en dehors de toute Transcendance ; si quelque part, il existait un groupe, un mouvement, vivant tout cela sans aucune référence explicite ou implicite à une Transcendance telle que nous l’avons « définie » plus haut, alors nous pourrions peut-être y renoncer (ou le mettre entre parenthèse). Et nous rejoindrions ce groupe ou ce mouvement dans l’heure qui suit sa découverte. Nous n’avons aucune prétention à l’exclusivité ni à la primeur de la vraie révolution !