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De la dissipation nécessaire d’un malentendu permanent.

mardi 2 août 2016

Des gens de tous bords, de toutes origines, qu’ils soient croyants ou athées, semblent d’accord sur la nécessité d’une transformation radicale, générale et globale des (pseudo)sociétés dans lesquelles nous croupissons. C’est d’ailleurs un argument que nous avons souvent entendu, destiné à nous faire comprendre, pauvres cloches que nous sommes, que Dieu n’est pas nécessaire et que le Grand Soir arrivera sans lui (et même contre lui !).
Mais l’accord supposé, notamment sur le caractère global et général de cette transformation, n’a rien d’évident. En effet, pour intégrer la globalité, il faut avoir compris la cohérence du monde dans lequel nous étouffons. Par exemple, la dimension relationnelle, affective et sexuelle fait partie de cette cohérence. Le couple, la famille telle qu’elle est vécue [1], la parentalité, l’éducation… font partie de cette cohérence. Comment ne pas voir en effet les liens étroits entre famille et Etat, entre famille et capitalisme ? Pour parler de transformation radicale, ne faut-il pas mettre en cause l’appropriation des personnes ? Ne faut-il pas proposer de dépasser le couple exclusif (qu’il soit homosexuel ou hétérosexuel) et la famille traditionnelle, sans pour autant tomber dans la futilité, la consommation et les relations jetables ?

De même, le rapport aux animaux et à la « nature » fait partie de la cohérence du monde. Pour parler de transformation radicale, ne faut-il pas a minima cesser de manger de la viande et de tuer des milliards d’animaux pour notre bon plaisir, nos vêtements, notre santé ?

On le voit, dès que l’on cherche à s’entendre sur le sens à donner à l’expression « transformation radicale », dès que l’on souhaite aller au-delà des bonnes paroles et des incantations (liberté, égalité, fraternité, par exemple, ou encore Justice, socialité, préservation de l’environnement, etc.), les difficultés commencent.

Et si l’on ne voulait pas entendre parler de la cohérence globale dont il a été question ci-dessus, peut-il y avoir au moins un accord sur la condamnation de l’Etat et du capitalisme, du salariat, de la propriété privée, de l’argent ? Ce n’est pas du tout évident. Il ne manquera pas d’apôtres de la nécessité de l’Etat, sans lequel s’installerait le chaos.
Mais là encore, supposons ce point acquis. Que construire à la place ? Si l’on veut mettre en place une véritable démocratie et mettre à sa place l’économie, ne faut-il pas au préalable que soient transformées totalement les mentalités, ne faut-il pas renoncer au pouvoir, à la domination, à la compétition, à l’appropriation ? Cela supposerait donc de parvenir à un accord sur l’idée fondamentale selon laquelle aucune évolution collective ne serait possible sans évolutions personnelles et individuelles préalables ou au moins concomitantes. Or, il ne manquera pas de bons apôtres du statu quo qui diront que c’est illusoire parce que l’homme est déterminé par le social et que la liberté est un leurre [2]. Or sans liberté, pas de changement personnel possible.

Mais là encore, supposons un accord sur le lien entre évolution personnelle et évolution collective. Que construire à la place de l’Etat et du capitalisme ? Le fédéralisme, l’autogestion ? Le communisme sans passer par la dictature du prolétariat ?

Autre question : cette transformation doit-elle être le fruit de la violence armée ou de la non-violence ? De la prise du pouvoir ou de la renonciation à tout pouvoir ? Faut-il prendre d’abord le contrôle de l’Etat ou renoncer dès le départ à cette forme de vie politique héritée d’un passé terrifiant ? Faut-il un mouvement unitaire ou des initiatives isolées qui finiront bien par converger ?

Est-il possible de continuer ? Manifestement non. Précisément parce que pour parvenir à ces accords indispensables, il faut un accord fondamental sur l’existence de quelque chose d’absolument commun à tous.

Les théoriciens de la démocratie délibérative, comme par exemple Habermas, veulent croire à un accord obtenu par le seul dialogue. Mais en réalité, il ne s’agit que d’un accord sur les moyens, pas sur les fins. Pire encore, ils laissent dans le flou l’accord bien réel sur un certain nombre d’institutions comme l’Etat, le marché, le Droit, etc. qui sont totalement hors de discussion et posés comme des « transcendantaux », pensés comme tout à fait éternels, même s’ils ne sont pas incréés. Enfin, le dialogue ne résout pas le problème du conditionnement social et de l’inégalité des conditions qui empêchent précisément l’existence de tout dialogue vrai.
D’autres cherchent des points communs à toutes les philosophies, les religions, les sagesses, les morales, les sciences humaines et sociales et pensent avoir trouvé un socle commun, un "fond doctrinal minimal [3]". Mais là encore, ils ne touchent ni à la famille, ni au rapport avec le monde animal, ni même ne proposent la disparition de l’Etat et du capitalisme.

C’est tout le paradoxe : pour parvenir à un accord sur les finalités, ne faut-il pas précisément une référence à une Transcendance, à quelque chose d’universel, de valable pour tous ? Or, selon la vulgate rationaliste, il ne peut y avoir de transcendance. Dieu est mort, les grandes idéologies aussi. Pire, toute Transcendance est vue par la plupart des gens comme une menace, une atteinte à la liberté, une limitation du libre examen, une aliénation (l’opium du peuple…). Elle entraînerait forcément l’existence d’une nature humaine dont on serait forcément prisonnier, etc. Or, ce que l’on a sous les yeux, et qui est directement le résultat de l’évacuation de toute transcendance, ne vaut pas mieux : l’aliénation, les atteintes aux libertés, la reproduction sans fin du système social par le conditionnement, l’esclavage moderne… un mélange explosif du 1984 d’Orwell et du Meilleur des monde de Huxley, à propos duquel l’on s’est pourtant accordé pour dire qu’il était insupportable !

Certes, il y a eu dans le passé, et il y a dans le présent dans certaines régions du monde, des références à une Transcendance qui ont abouti à un monde tout aussi effroyable, à des atrocités sans nom. Mais qui en est responsable ? La Transcendance ou les hommes qui s’en sont emparés à des fins de domination ? Ici, les antithéistes, ceux qui sortent leur revolver dès qu’ils entendent le mot Dieu, sont d’une particulière mauvaise foi parce qu’ils refusent de voir qu’il y a des « croyants » qui refusent la domination et l’exploitation des autres, qui oeuvrent au contraire pour leur disparition. Or, l’existence de ces croyants là démontre que le problème ne vient pas de la Transcendance mais des hommes !
Alors ?

Si l’on refuse toute Transcendance, aucune unité n’est possible, rien ne peut changer dès lors que ceux-là même qui pensent un changement nécessaire en restent à leurs envies, leurs pulsions, à ce qu’ils croient être leurs opinions ou leurs désirs. Il est impossible de parvenir à un accord sur ce qu’il faut faire, puisque précisément est exclue toute transcendance.

Le résultat est en définitive assez cocasse : aucun changement global et radical n’est possible sans faire référence à une Transcendance. Or la plupart de ceux qui parlent de changement radical n’en veulent pas ! Donc personne ne souhaite véritablement de changement radical. Ne restent que l’illusion et le malentendu.

Notes

[1Lorsque j’emploierai désormais le mot « famille », ce sera toujours dans le sens « la famille telle qu’elle est vécue », c’est-à-dire selon la façon dominante de concevoir et de vivre la dimension affective et sexuelle, à 90 % fondée sur le couple hétérosexuel monogame, et quand il y a des enfants, sur une relation exclusive des deux parents avec « leurs » enfants.

[2La sociologie bourdieusienne est, malgré ses apparences progressistes, typique de ce cercle vicieux inextricable.

[3Voir par exemple le manifeste convivialiste.

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