Toujours plus loin dans le sordide et dans la bêtise.
Pour le sordide, il n’est certainement pas anodin ni innocent que la déchéance de nationalité soit une mesure réclamée par le FN et par la droite extrême. Pour la bêtise, il est évident que cette mesure ne dissuadera jamais un candidat à la ceinture d’explosif, puisqu’il se moque totalement de ce qui se passera après, et qu’à supposer qu’il en réchappe, il sera très fier de ce qu’il aura fait et la perte de la nationalité française lui apparaîtra comme un titre de gloire plutôt que comme une sanction. De plus, même après son expulsion du territoire français, rien ne l’empêchera de revenir s’il en a envie, ou de continuer ailleurs.
Selon certains commentateurs autorisés, le choix de Hollande relèverait de la tactique électorale en prévision de l’élection présidentielle de 2017. Ce serait donc encore pire. A la bêtise se substituerait le besoin de conserver un fauteuil présidentiel et ce à tout prix. Une telle attitude n’a rien de nouveau, elle confirme que tout pouvoir corrompt absolument celui qui l’exerce et que tout est bon pour se maintenir au pouvoir, y compris des attentats abominables. S’il n’est évidemment pas question une seconde ici de tomber dans le complotisme, force est de constater que le crime profite toujours à quelqu’un, ou du moins qu’il se trouve toujours quelqu’un pour tenter d’en profiter. Thucydide écrivait au 4ème siècle avant JC, à propos de la guerre civile : « A l’origine de tous ces maux, il y avait l’appétit de pouvoir qu’inspirent la cupidité et l’ambition personnelle ». « L’Etat, qu’ils prétendaient servir, était pour eux l’enjeu de ces luttes. Tous les moyens leur étaient bons pour triompher leurs adversaires et ils ne reculaient pas devant les pires forfaits. »
La posture (et l’imposture) de François Hollande en chef de guerre depuis les attentats de novembre à Paris, la tonalité de son discours au Congrès du 16 novembre, sa « buschisation » relèveraient donc aussi de la tactique électorale. En bon animal politique, il aurait immédiatement vu le parti qu’il pouvait tirer des événements. Il est vrai que l’accusation de faiblesse aurait été catastrophique pour lui. Mais entre la faiblesse et ce ton de conquistador, n’y avait-il pas une marge, un espace possible ? Entre la faiblesse et cette trahison volontaire du sens même de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 qu’il brandit comme un bible alors qu’il fait volontairement un contresens terriblement signifiant sur le droit à la sûreté, reprenant ainsi le discours de la droite dure et de sa fameuse loi « sécurité et liberté », n’y avait-il pas un espace pour dire autrement qu’il faut tenter de mettre fin au terrorisme ? Répondre à la violence par la violence, est-ce donc la seule solution ?
Hollande parle des innocents tombés à Paris, mais comment peut-il passer sous silence les centaines de civils tués dans les bombardements qu’il ordonne lui-même ou qu’il encourage ? Ces gens sont pudiquement qualifiés de « dégâts collatéraux ». Ils n’ont commis aucun acte de terrorisme, ils sont pris en otage dans un conflit qui les dépasse. Mais on fait comme s’ils n’avaient même jamais existé. Il est vrai qu’ils ne sont pas français, eux.
Mais le pire de tout est peut-être qu’il n’y a réellement plus aucune autre solution que la "guerre permanente au terrorisme", que cette surenchère tout aussi permanente, que "l’état d’urgence" en train de s’installer, que la réponse indéfinie de la violence à la violence.
Non pas à cause des terroristes, mais à cause de l’enchaînement quasi infernal qui nous a mené jusqu’à ces attentats. Car une fois une certaine logique enclenchée, il n’y a plus qu’un seul chemin. La logique de l’idée (comme disait Hannah Arendt), va jusqu’au bout.
J’ai quelques fois l’impression me retrouver dans l’ambiance qui précéda la première guerre mondiale, ce sentiment d’inéluctabilité, de fatalité. Quoi que l’on pouvait faire, la guerre était inévitable. Ceux qui s’y opposaient devaient eux-mêmes mourir.
Ce sentiment est renforcé aujourd’hui par deux éléments très importants : la réaction de l’Europe et de la France au drame des réfugies, notamment syriens, et la montée de l’extrême droite partout en Europe, les deux étant liés naturellement.
Comme si les fameuses "valeurs" de l’Europe n’étaient efficaces que lorsqu’elles ne servent pas, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a pas de crise majeure. C’est facile de brandir des belles idées lorsque tout va bien ou à peu près. Dès qu’il y a un grave problème, et que les "valeurs" doivent s’appliquer, on les oublie. Cela montre que ce qui anime l’Europe n’est pas du tout les belles idées, mais la circulation des capitaux, les bénéfices des actionnaires, etc.
La situation actuelle paraît donc être celle d’un malade du cancer en phase terminale qui n’a plus aucune chance (sauf miracle au sens chrétien du terme) de retrouver la santé.
La soi-disant patrie des droits de l’homme ne peut plus dévier de son chemin, elle a contribué comme tous les autres Etats à créer les conditions du terrorisme, un peu comme dans 1984 du génial Orwell où Big Brother entretient en permanence la guerre pour mieux asservir les « citoyens ». Et encore une fois, il ne s’agit pas de complotisme, mais de logique d’un système.
Ce qui se passe est une démonstration de plus, et par l’absurde, de la nécessité de tout changer. Et l’on ne peut que répéter et répéter encore ce que disait Jean Jaurès : les « vrais croyants sont ceux qui veulent abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et, par suite, les haines d’homme à homme, les haines aussi de race à race, de nation à nation, toutes les haines, et créer vraiment l’humanité qui n’est pas encore. Mais créer l’humanité, c’est créer la raison, la douceur, l’amour, et qui sait si Dieu n’est pas au fond de ces choses ? »
Et en effet, toute tentative de réforme en profondeur ou de « révolution » politique, sociale et économique ne peut qu’échouer tant que les hommes n’auront pas évolué individuellement. Or cette évolution ne peut résulter de nos seuls efforts ou capacités ; une telle attitude et une telle croyance sont aussi ridicules et vouées à l’échec que la tentative du Baron de Münchhausen qui voulait se soulever de terre en se tirant lui-même par les cheveux !